Née en 1913 dans la commune de Camburat (Lot), et décédée en 2012, Édith Battut a choisi la formation de surintendante par curiosité intellectuelle et volonté de jouer un rôle actif dans une société qui offrait peu de perspectives aux femmes. Un an après sa sortie de l’école des Surintendantes (Paris), un poste lui est proposé à St Brieuc pour structurer un service social initié par le jeune Père Lebret, dominicain. Célibataire, elle fera l’ensemble de sa carrière auprès de cette population maritime, développant le service social maritime, service social polyvalent de catégorie, créant un ensemble de services collectifs, sur le territoire français et d’outre mer, puis, dans les années 1970, accompagnant ses mutations.

Née en 1913 dans une famille de la petite bourgeoisie du Lot, Édith Battut comme ses frères et sœurs fait des études secondaires, et se trouve confrontée au faible choix offert alors aux femmes en matière d’orientation. S’étant rapprochée du ministère de la santé, elle prend connaissance de la formation proposée par l’école des Surintendantes (Paris) dont les objectifs (« une vie active avec des responsabilités au service de l’humanité ») et le programme l’attire. Elle s’y s’inscrit en 1934, simplement armée de son baccalauréat. Accueille par J. Sivadon au sein d’une promotion de 35 élèves, elle doit préparer en parallèle son diplôme de la Croix Rouge et manifeste un intérêt notamment pour les cours de psychiatrie et d’économie politique. Elle apprécie l’ouverture intellectuelle de l’école où elle entend parler des mouvements de pensée contemporaine avec les cours d’un père jésuite ou d’un syndicaliste de la CGT. A la sortie de l’école elle adhère à l’association des anciennes.

À sa sortie, elle participe à une étude sur la sous-alimentation des enfants, puis travaille à mi-temps au service d’entr’aide du 5e arrondissement de Paris, mais ce poste l’intéresse peu. En juin 1937, Jeanne Sivadon, directrice de l’Ecole des Surintendantes, lui propose un poste à Saint-Brieuc : il s’agit faire fonctionner, pour le département des Côtes du nord, un bureau d’embarquement de marins et de créer un service social pour cette population dont l’initiative revient au père Lebret, jeune dominicain breton, futur fondateur (1942) du centre d’études « Economie et humanisme », puis de la revue du même nom.

Elle part s’installer à St Brieuc en septembre 37, loge dans un hôtel, effectue divers stages à St Malo et au Havre (la Compagnie générale Transatlantique est alors la seule compagnie à avoir un service social, et dans le seul port du Havre). On lui met à disposition un bureau. À la fin de sa première année, elle achète un véhicule et recrute une secrétaire. Elle déclare alors gagner 1 200 francs par mois (en 1937, le salaire d’un ouvrier parisien est estimé à 2 000 francs).

Dans son premier rapport d’activité, elle décrit la population maritime (évaluée à 54 000 marins) : le marin et sa famille, les spécificités de leur mode de vie du marin, procède à une revue des Compagnies de navigation (ou Sociétés d’armement) dans les différents ports de France. Elle alerte sur la protection sociale des gens de mer: depuis Colbert ils bénéficient d’un régime spécifique avec 2 caisses (caisse générale de prévoyance et caisses de retraite, leur âge de départ en retraite est alors de 55 ans). Ils bénéficient d’une Caisse de compensation (allocations familiales) créée par les armateurs, dont le siège est à Paris. Mais dans ce rapport, elle traite aussi des organismes professionnels (comité central des armateurs et CGT) et des institutions d’aide : il n’existe alors pas de service social ni de fonds de secours à part le service social de la compagnie transatlantique du Havre et quelques rares foyers d’hébergement, sortes d’asile de nuit (Le Havre, Bordeaux…).

Elle conclut son rapport sur la nécessité de créer un service spécialisé, compte tenu des particularismes de la profession de marin, de son isolement, avec ses répercussions sur la vie familiale et la nécessité de créer un réseau de services lié à l’implantation des ports.

En juin 1938, elle rédige son mémoire de fin formation nourri de ce rapport d’activité, et s’entend dire par une de ses examinatrices qu’elle se fourvoyait et n’aboutirait pas. Affirmant ainsi un point de vue et défendant un projet, elle a failli échouer, et déclare alors s’être sentie proche de la population avec laquelle elle travaille : « tels nos marins nous nous sentions incomprise par les gens de terre ». C’est toutefois sur cette base qu’elle construira le service social maritime, sous forme associative, mettant ainsi en pratique sa toute récente formation sur la loi 1901. L’objectif est à la fois de mettre en place un service social dans le département et de faire fonctionner un Bureau d’embarquement, sorte de médiation entre les marins, les ports et les armateurs employeurs. Les employeurs préfèrent passer par de tels bureaux plutôt que de recruter des marins trainant sur le port. En effet, les marins de commerce circulaient d’un port à un autre pour trouver des embarquements.

Son activité de jeune assistante sociale l’amène à se déplacer pour des tournées, elle parcourt les localités maritimes en train, à pieds, elle circule en Bretagne, cherchant à établir un dialogue et à mettre en confiance les familles pour leur présenter le rôle du Bureau. Elle se rend aussi à Paris, cherchant à rencontrer directeur ou président de la compagnie, mais doit se contenter d’entrevues avec le chef du personnel naviguant… Lors d’une de ces visites, elle rencontre les dirigeants du Journal de la Marine marchande, et écrit un article pour la revue (on notera que c’est le premier article d’une femme dans cette revue).

Elle doit essuyer diverses critiques de la part du syndicat professionnel des pêcheurs de St Malo qui lui reproche de piétiner sur ses plates-bandes, une trop grande ambition et une forme de prétention à vouloir défendre, en tant qu’assistante sociale, le principe de la neutralité. Sa condition de femme, et de femme célibataire, jouent en sa défaveur. De son coté, elle analyse ces critiques comme un signe de l’importance de ce service social naissant et continue de réfléchir sur ces questions d’éthique qui lui tiennent à cœur.

Édith Battut est nommée directrice du service qu’elle promeut, refusant de limiter son action à une seule « œuvre sociale ». Dès 1940, un budget est stabilisé, avec des créations de postes à Marseille, Dinard, Arcachon, Saint Nazaire. Avec le soutien du Président de l’Union Sociale Maritime (USM), le principe est établi d’une cotisation systématique et équitablement répartie entre les armateurs pour financer le service, via la Caisse de compensation.

L’USM devient chargée du service social auprès du personnel naviguant qui compte 54 000 marins et 8000 sédentaires auquel s’ajoutent 55 000 retraités, avec la création du service social pour la pêche industrielle. En 1941, l’USM devient le service social inter-entreprise des compagnies de navigation et se structure pour s’adapter aux besoins de la guerre et s’adresse à 74 400 pêcheurs, 20 480 venant de la pêche industrielle. L’année 1941 voit la création de 20 postes d’assistantes sociales dont des postes outre-mer (Oran et Alger). À cette date on compte au total 33 postes d’assistantes sociales. Le service est organisé en territoires, les assistantes sociales régionales sont réunies trimestriellement à Paris, quand une « réunion générale » regroupe annuellement l’ensemble des assistantes sociales.

Pendant toute cette période de guerre, E. Battut travaille sur la méthodologie d’intervention : accompagnement individualisé, travail de prévention, service social collectif, éducation ménagère (des cours d’enseignement ménager sont organisés pour les femmes à Marseille et Arcachon dès 1941), mise en place de consultations de nourrissons, orientations vers les colonies de vacances, actions d’orientation professionnelle des enfants de marin, recherche d’emploi, création d’un foyer dans un bateau à quai à Marseille, ouverture de bibliothèques. Des liens sont créés avec d’autres organismes comme l’ADOSM (association pour le développement des œuvres sociales de la marine), ou l’EAM (écoles d’apprentissage maritime).

La fin de la guerre voit l’intensification de l’activité dans les ports bombardés, avec des évacuations de populations, l’accueil de réfugiés etc. En particulier on peut souligner l’achat du château d’Amboise pour accueillir des enfants victimes des bombardements.

Après 1945, le service retrouve un fonctionnement pour un temps de paix. A partir de 1947 des études sont menées où les assistantes sociales sont sollicitées sur des thèmes tels que les répercussions du métier de marin dans la vie familiale, en 1949 une étude sur l’enfant normal d’âge scolaire dans la population maritime et en 1951 une étude sur le logement, ensuite publiée dans la revue Informations sociales (CNAF).

En 1948 le service compte 65 assistantes sociales dont 6 régionales, plus 16 secrétaires. Auquel s’ajoutent 7 centres d’enseignement ménager, 31 consultations de nourrissons, 4 colonies de vacances, 13 garderies (centres aérés), l’organisation de 22 arbres de Noël, et 1 bibliothèque circulante à bord des navires dans chaque port. L’USM est à la fois un service social d’entreprises et un service social familial. L’USM se déclarera service polyvalent de catégorie en 1950 (loi 4 aout 1950 sur la coordination des services).

En 1948 les Bureaux de compensation créés par les armateurs disparaissent, remplacés par la Caisse Nationale d’Allocations Familiales des Marins du Commerce (CNAFMC), relevant du régime général.

Édith Battut y siège en tant que personne qualifiée. Par convention, le service social de la CNAFMC est assuré par l’USM. Ainsi une unité d’action dans la profession maritime est assurée pour les 13 332 allocataires et 25 946 enfants.

Les années 1958-1962 sont des années de transition avec un accroissement des demandes des Compagnies ; l’activité des assistantes sociales auprès des comités d’entreprise se développe et l’USM assure le service social de l’ENIM (Établissement national des invalides des marins du commerce, c’est à dire le régime spécifique de protection sociale des marins). E. Battut porte une attention à la formation des assistantes sociales qui sont formées au case-work.

Mais le contexte évolue et l’USM doit se repositionner : la scolarité obligatoire étant passée à 16 ans, les centres d’enseignement ménager doivent se reconvertir et évoluent en Centre d’économie sociale et familiale. C’est le début de la formation des monitrices et la préparation à l’entrée en formation d’auxiliaire de puériculture. Les consultations de nourrissons sont progressivement supprimées. Au contraire l’activité des colonies de vacances se développe.

Dans cette période, les premières liaisons sur le plan international s’installent et en février 1959 E. Battut participe à la Conférence internationale sur la santé et le bien-être des gens de mer à Marseille.

La période 1963-1967 voit de grandes mutations dans la marine marchande liées notamment à la disparition de l’empire colonial, à la concurrence de l’aviation, à la fermeture du canal de Suez, ce qui se traduit par des inquiétudes dans la profession, accroissant l’activité du service social malgré la diminution du personnel naviguant. Les services d’action sociale collective doivent s’adapter à ce monde en transformation. Des postes d’assistantes sociales sont créés quand d’autres sont supprimés comme à Alger. Le service compte 71 assistantes sociales mais en 1975, il n’en comptera plus que 58.

Après 1968, E. Battut constate un processus de déshumanisation du métier de marin avec l’automatisation des navires, les fusions d’entreprises. De nouvelles problématiques apparaissent : phénomènes d’inadaptation, alcoolisme, maladies mentales. À partir de 1973, le partenariat se développe et les « réunions générales » (rassemblements nationaux des assistantes sociales) sont ouvertes : des entreprises, administrations, syndicats, et représentants des usagers y sont invités.

En 1970, Édith Battut participe à la Conférence maritime du travail à Genève (BIT), elle y représente le Conseil international de l’action sociale. Cette décennie voit de nouvelles transformations : des actions continuent de se développer et d’autres sont en récession, ainsi de la diminution des colonies de vacances, la reconversion des centres ménagers, la suppression des consultations de nourrissons mais E. Battut impulse des démarches d’action collective, et tente un essai de service social communautaire. On note la création d’un centre social au Havre en 1973.

C’est une ère nouvelle : surabondance des textes législatifs, complexité de leur application, augmentation des problèmes d’ordre psychologique dans la population. Toutefois, le service social de groupe destiné aux femmes de marin se développe et E. Battut participe à la formation des futurs officiers aux relations humaines.

Pendant sa retraite E. Battut suit les cours de l’Ecole du Louvre et de l’Institut catholique de Paris. Elevée au grade de Chevalier puis Officier de la Légion d’Honneur, elle décède en 2012 à l’âge de 99 ans, et est enterrée dans son village natal de Camburat.

PUBLICATIONS : Édith Battut, « Marins des commerce », Pages sociales, n° 21, novembre 1946.

SOURCE : Témoignage d’E. Battut ; Fonds Kniebiehler/ CEDIAS, Paris

Nathalie Blanchard