Née le 27 septembre 1899 (Saint Denis l’Hôtel, Loiret), décédée le 15 septembre 1998 (Jargeau, Loiret), surintendante, conseillère technique de service social, Jeanne Auvray-Rocher a joué un rôle déterminant dans la construction d’un service social colonial entre 1943 et 1945.
Jeanne est la plus jeune enfant d’une fratrie de trois. Son père, Jules Auvray (1869–1895) est négociant en vin. Sa mère Jeanne Gabrielle (née en 1873) est au foyer. Son frère aîné, Lucien naît en 1896, il sera avocat. Georges naît en 1897.
Jeanne fait ses études à l’école des surintendantes. Elle est diplômée d’État en 1937, à l’âge de 38 ans, avec mention assez bien. Jeanne est d’abord employée à la compagnie transatlantique du Havre jusqu’en 1938. Puis pendant l’occupation elle est recrutée par Mlle d’Abbadie d’Arrast qu’elle a connu à l’école des surintendantes qui est chargée, en qualité d’Inspectrice Nationale, de recruter des assistantes sociales pour le Secours National en zone occupée. Elle confie à Jeanne l’organisation de toute la structure sociale du Secours National en Indre et Loire.
Le Secours National servait de couverture à une myriade d’actes clandestins sans que ses responsables en soient tous informés. Jeanne, comme beaucoup de ses collègues, en plus de ses missions officielles, elle œuvre pour aider à passer en zone libre, et aider les résistants.
Mais peu à peu Jeanne ne supporte plus que des transactions se tissent avec les allemands bafouant les règles de déontologie. Le courrier des assistantes sociales est ouvert, y compris celui transmis à leur supérieure hiérarchique, elle-même assistante sociale. L’utilisation faite de leur travail lui est insupportable, comme à celles de ses collègues qui s’accommodaient mal de l’esprit collaborationniste. C’est ainsi qu’en juin 1943 Jeanne Auvray-Rocher donne sa démission, dont voici un extrait « (…) je vous donne ma démission légitimée de plus par l’atteinte au secret professionnel des assistantes sociales que je ne saurais accepter. Je regrette, Monsieur le Directeur, l’évolution du siège central qui m’a conduite à prendre cette pénible décision. » (Les AS au temps de Vichy, Armelle Mabon-Fall l’Harmattan, Paris, 1995, p 69). Démissionner du Secours National demandait du courage, car cela pouvait être assimilé à une désertion, et à ce titre lourd de conséquences. Des sanctions pouvaient être appliquées. La réquisition a pu également être demandée.
A la libération, les assistantes sociales ont été perçues comme les légataires du régime déchu de vichy. Trompés par leur silence et leur discrétion, les partis victorieux ont reproché aux assistantes sociales d’avoir travaillé auprès d’institutions marquées par le Maréchal Pétain. Alors qu’elles ont été nombreuses, à l’image de Jeanne Auvray-Rocher à mettre en place une résistance fonctionnelle humanitaire.
Après sa démission du Secours National Jeanne intègre le secrétariat d’État à la marine et aux colonies où elle occupe le poste de conseillère technique.
Le 19 novembre 1943 la loi n°655 crée un service social colonial au secrétariat d’État à la marine et aux colonies qui dépend du secrétaire d’État. Ce texte est fondateur de la création du service social aux colonies Il a un double objectif, lutter contre les répercussions de la guerre sur les familles des colons et intervenir auprès des indigènes.
Jeanne propose un schéma directeur pour une organisation du service social, schéma qui sera reprit par M. Gosselin dans sa note du 26/05/1944à l’inspecteur général des colonies. Dans ce schéma elle pose un principe d’autonomie du service social par rapport aux services médicaux notamment. Elle suggère de prendre comme terrain d’expérience la fédération de l’Afrique Occidentale Française (AOF), avec une direction située à Dakar qui dépendrait du gouvernement général. Un service social serait créé au chef lieu de chaque colonie placé sous l’autorité du gouverneur. La priorité du service serait donnée aux européens vivant aux colonies en raison d’un risque de prolétarisation qui les rapprocherait des conditions de vie des autochtones (le but étant de contenir tout risque de mouvement populaire).
Mais l’extension aux colonies préconisée par Jeanne Auvray-Rocher n’est pas entendue, et ne verra pas le jour à cette époque.
Jeanne se préoccupe de la faiblesse des salaires perçus par le personnel social comparé au travail qui lui est demandé. Elle sait les Conditions de travail pénibles, la visite des camps se faisant à vélo ou dans des camions de transport de marchandises. Elle réclame un carnet de pécule au bénéfice des assistantes sociales.
Dans les camps les assistantes sociales sont les seules avec les médecins et les officiers à avoir un contact direct avec les prisonniers. Cette proximité permet au service social de constater les conditions d’existence dans les camps. Dans un rapport du 5 août 1943 adressé au chef du service social colonial, Jeanne Auvray-Rocher demande des libérations.
La présence des assistantes sociales coloniales n’a pas toujours été bien perçue par la direction des troupes coloniales, qui leur reprochait de détenir des pouvoirs excessifs, de recueillir les doléances des tirailleurs, de contrôler des unités, ce qui entravait le prestige des cadres.
En 1944 environ 100 personnes travaillent au service social colonial pour 17 000 fonctionnaires et leurs familles, et 65 000 indigènes coloniaux prisonniers de guerre, travailleurs encadrés ou étudiants isolés. Jeanne Auvray-Rocher juge ces effectifs tout à fait insuffisants.
Dans un rapport de fin d’année, sans doute en 1944, Jeanne souligne à nouveau l’insuffisance des effectifs d’assistantes sociales (4 assistantes sociales dont 2 régionales sur 3 sont malades par surmenage). Les 8 assistantes sociales demandées pour 1945 sont moins qu’un minimum vu l’ampleur que doit prendre le service au moment des mouvements coloniaux. Les locaux ne sont pas non plus adaptés et Jeanne dénonce les conditions de travail qui nuisent à la nécessaire confidentialité.
La création du service social colonial pendant la guerre n’a pas renforcé la considération vis à vis des populations originaires de l’outre mer. Néanmoins, le Gouvernement provisoire de la République française jugeant l’initiative vichyssoise de créer un service social colonial intéressante fait suivre le texte de novembre 1943 d’une circulaire.
Cette circulaire 125 bis datée du 3 août 1945 sera préparée par Jeanne Auvray-Rocher. Elle y décrit l’organisation du service social colonial tel qu’il devrait être, ses structures, le personnel professionnel qu’elle désigne selon une hiérarchie. Elle assigne fonction et rôle à ces personnels qui devront obligatoirement être titulaires des deux diplômes infirmière et assistante sociale. Elle décrit le contenu de l’action qui doit être conduite. Cette circulaire très complète définit les buts et les moyens d’implantation des techniciennes du social, des conseillères techniques et assistantes sociales chefs. Ces dernières devront être placées auprès du chef de service des organismes auxquels ces services sont rattachés. Enfin, pour Jeanne Auvray-Rocher le service social colonial ne peut exister sans la présence d’un corps professionnel qui y soit préparé. « Les assistantes sociale recrutées devront posséder les garanties morales et physiques, le diplôme d’infirmière et d’assistante sociale ainsi que le certificat de spécialisation coloniale délivrée en métropole ». (p52, L’action sociale coloniale, A. Mabon).
Elle préconise la création d’une cession d’orientation coloniale dite ensuite d’outre mer, ouverte aux titulaires des diplômes d’infirmière et d’assistante sociale ou de surintendante. Déterminée à ce que ce service social colonial réponde aux objectifs définis et devienne effectif dans les colonies, elle expose dans ses mémoires comment elle prend l’initiative d’intervenir directement auprès des gouverneurs et hauts commissaires de passage à Paris ou sur le départ pour l’outre mer afin de leur faire connaître « par une voix techniquement autorisée » ce qu’il faut entendre par service social colonial, et ce que l’on peut en attendre. Ces contacts qui développent la réflexion sont aussi l’occasion de plaider pour des créations de postes.
Malgré tout, des instances d’assistance se mettent en place pour tenter de soulager la misère matérielle et morale des coloniaux, et répondre à quatre buts : aide matérielle, aide morale, aide intellectuelle, secours sanitaire. Le service social cherche également à intensifier son action auprès des prisonniers. Grace à une organisation de proximité et le recours à un agent de liaison (un maire, un prêtre…) auprès de chaque commando, les doléances de prisonniers sont transmises aux assistantes sociales coloniales. Des livres sont distribués et des cours de lecture mis en œuvre pour les illettrés.
En 1945 le service social colonial est toujours confronté à une série de difficultés : manque de moyens, nombre d’assistantes sociales pouvant exercer dans les colonies toujours insuffisant, et faible soutien de l’administration coloniale des territoires. Jeanne Auvray-Rocher procède au recensement des personnels sociaux : 4 assistantes sociales pour les territoires d’outre mer, et 7 pour toute l’Indochine. Alors qu’elle évalue les besoins à 65 assistantes sociales dont 15 pour l’AOF.
Le 19 décembre 1945 Jeanne Auvray-Rocher présente sa démission pour raisons familiales et propose comme remplaçante Suzanne Termat à M. Alba chef du service social. Mais celle-ci n’effectuera qu’un passage rapide (du 15 avril 1946 au 5 janvier 1947) au Service social colonial du ministère de la France d’Outre-mer.
En juin 1946 le ministre des colonies Marius Moutet adresse la note 1530 Ssc/D aux gouverneurs pour qu’ils créent sur leur territoire un service social. Jeanne qui a quitté son poste ne verra pas cette réalisation, plus ou moins mise en œuvre du reste. Suivront en effet bien des errements des déboires, des combats pour que soit développé le service social des colonies.
Il est difficile de savoir ce qu’est devenu Jeanne Auvray-Rocher après sa démission du secrétariat d’État à la marine et aux colonies. Au recensement de 1946, et également à celui de 1951, elle habite St Denis de l’Hôtel avec ses parents et son frère Lucien. Il est possible qu’elle ait mis fin à sa carrière d’assistant sociale.
Dany Bocquet
Sources :
Crapuchet Simonne, Politique sociale d’outre-mer 1943-1960 Un devoir de mémoire à l’égard des pionnières, Ramonville Saint Agne Editions Eres, 1999.
Le Tallec Cyril, Les assistantes sociales dans la tourmente 1939-1946, L’Harmattan, 2003.
Mabon-Fall Armelle, Les AS au temps de Vichy, l’Harmattan, Paris, 1995.
Mabon Armelle, L’action sociale coloniale, L’Harmattan, 2000.