Née le 14 avril 1933 à Nantes (Loire Inférieure, devenue Loire Atlantique), Assistante de service social dans les années 50, elle a été une des premières Assistantes sociales exerçant en Vendée. Elle a été responsable de circonscription d’action sociale, puis conseillère technique de service social, responsable du service social à la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales de Vendée.

Jeannine Dupont a été Assistante sociale polyvalente de secteur du Service Social départemental de Vendée, affectée sur le canton de Rocheservière de 1954 à 1972. Puis elle a exercé pendant dix ans la fonction de Cheffe du Service Social Départemental et de Conseillère technique auprès du Directeur Départemental des Affaires Sanitaires et Sociales à La Roche-sur-Yon (Vendée). Son parcours professionnel est riche, bien que sa carrière ait été relativement courte, jalonnée de formations et de responsabilités diverses. Son implication pendant presque un demi-siècle sur son secteur lui a valu la reconnaissance des habitants du canton qui lui porte une grande considération. Écoutée des élus, initiatrice et/ou collaboratrice d’associations, appréciée des chefs d’entreprise du secteur du Nord Vendée, elle a été à l’origine de la modernisation du service social départemental, qu’elle a réorganisé. Elle,a laissé une empreinte forte auprès de la deuxième génération de professionnelles. Ses implications ont eu un retentissement national puisqu’elle a pris une part essentielle dans la construction et l’animation des circonscriptions d’action sociale, et à la fin de sa carrière à la préparation de la première,décentralisation de l’action sociale de son département.

Une jeunesse influencée

Afin de comprendre l’histoire professionnelle de Jeannine Dupont, il faut remonter à sa tendre enfance, découvrir comment les traumatismes de la guerre 39/45 l’ont influencée dans ses engagements sociaux dès l’adolescence dans la banlieue ouvrière de Nantes.

Jeannine Dupont née Pedron à est issue d’un milieu modeste. Ses grands-parents paternels étaient agriculteurs dans le marais breton de la Brière en Loire-Atlantique. La ferme a été vendue quand presque toute sa famille a été décimée par la tuberculose, excepté le père de Jeannine. Mobilisé en 1939, fait prisonnier en 1940, il est libéré pour maladie grave. Il entre ensuite à la mairie de Nantes, où il fait toute sa carrière, tandis que son épouse est lingère. Ils auront 5 enfants, dont deux décéderont en bas âge.

Dans le livre « Aux bords des chemins de vie » que A.-M. Préault lui a consacré, Jeannine Dupont raconte, 80 ans plus tard la vie de famille sous les bombes à Chantenay. Le port de Nantes était particulièrement ciblée en raison de sa position stratégique sur l’estuaire de la Loire. Lors des bombardements, elle et ses petites sœurs se réfugiaient dans le jardin, sous les tôles du poulailler une casserole sur la tête pour se protéger des éclats de ferraille. Les abris devaient être gagnés au plus vite. Les enfants incrédules subissaient sans trop comprendre ce qui se déroulait sous leurs yeux, témoins des arrestations arbitraires de cousins, de voisins (conséquences de trahisons), ou de la disparition d’amies juives.

Pour se soustraire aux bombardements, la famille est accueillie pendant 14 mois dans une aile de château de la campagne nantaise à Orvault. Cette période de réfugiée est sa plus belle année scolaire de Jeannine. Elle découvre un monde jusque là ignoré, rural, et solidaire. Elle assiste à l’abolition momentanée des classes sociales. « Les filles des richissimes Decré, Horeau, Bureau, ou des médecins nantais de renom, mangeaient comme nous, sur les bancs des salles de classe ». Dans une école privée surchargée Jeannine  se souvient « à 10 ans, casée avec les filles de 14 ans j’ai réussi le Certificat d’Études Primaires grâce à une institutrice religieuse, Sœur Aimé, qui ma encouragée, et préparée à mon entrée en 6ème. J’étais fière d’avoir montré ce qu’était la vraie laïcité : ne pas tenir compte des origines, regarder seulement le travail réalisé, moi la petite nantaise, pur produit des banlieues et de l’école publique ».

La vie a suivi son cours pendant cet « exil ». La religion gardait toute sa place. La famille de Jeannine, laïque, et pratiquante a pu organiser communion et confirmation loin des bouleversements de la guerre.

Jeannine n’a rien oublié de la libérationen1944, annoncée par la BBC, écoutée attentivement sur le petit poste en dépit de la proximité des allemands qui occupaient aussi le château. Il a alors fallu reprendre le cours d’une vie normale, retrouver les bancs de l’école malgré les difficultés, dans une ville dont le centre n’était qu’un amas de ruines, de ponts coupés dont celui conduisant au collège. La période de reconstruction dans une famille unie, généreuse et solidaire pour se relever des misères de la guerre l’a conduite à prendre des engagements dans des mouvements de jeunesse où elle a été tour à tour animatrice de camps scouts, puis directrice de colonies de vacances. Enfin, elle adhère au mouvement naissant de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne.

Sa formation d’assistante sociale

En 1951, Jeannine Dupont entre à l’école d’assistantes sociales de Nantes. Elle fait partie de la première promotion qui comporte une année hospitalière et deux années de service social. Jeannine n’a jamais regretté cette formation d’infirmière jugeant que cela lui a été indispensable en début de carrière pour lutter contre les épidémies de maladies contagieuses. A une époque où les premiers antibiotiques et les vaccinations étaient balbutiants ses stages ont été d’une grande intensité, l’a confrontant à la souffrance et à la mort. L’épidémie qui a sévi Quartier du Martray à Nantes a été une des expériences qui l’ont marquée à jamais. A l’hôpital, 19 enfants sont morts en deux mois, les cris des enfants atteints de diphtérie, de méningite ou de tuberculose ont longtemps résonnés. Sauvés pour certains par une toute récente streptomycine non modifiée, mais certains restaient aveugles ou sourds. La poliomyélite laissait des paralysies dramatiques. Et puis le matériel était insuffisant ou déjà recyclé, le personnel hospitalier réduit à deux ou trois employés, les étudiants en médecine et le patron qui se montraient trop rarement.

Le sourire permanent des soignants aidait la jeune étudiante à supporter les situations dramatiques, dont les Sœurs de la Sagesse, issues de la congrégation de St Laurent sur Sèvre en Vendée, congrégation à l’origine de la création de l’Hôtel Dieu à Nantes. Ce sont elles qui ont formé les premières infirmières. Jeannine pense qu’une formation d’infirmière intégrée aux études d’assistante sociale se justifierait toujours aujourd’hui en raison des maladies, anciennes pour certaines, qui ressurgissent chez les personnes défavorisées.

En service de vénérologie, Jeannine découvre un monde bien éloigné de son milieu familial où se côtoient prostitution, misère et souffrance. En psychiatrie, l’approche des maladies mentales lui seront très utiles pour comprendre les problèmes familiaux auxquels elle sera confrontée dans l’exercice de son métier.

Lors d’un stage « ouvrier », elle découvre le milieu du travail dans une usine de chocolaterie et de conserves de Nantes, sous la responsabilité d’un médecin du travail et d’une assistante sociale, « bourgeoise, bien dodue » qui déparait de la dure condition des ouvriers de l’usine. Elle y découvre la détresse des ouvriers, particulièrement quand bon nombre d’entre-deux furent licenciés. « C’étaient des journaliers employés à la fabrication de la macédoine, trempés toute la journée, passant des étuves aux chambres froides. La tuberculose y faisait des ravages particulièrement chez les ouvriers bouchers ». Ce stage développe chez la jeune apprentie assistante sociale une conviction socialiste et syndicale qui l’animera sa vie durant, convaincue que « le produit du travail devrait revenir aux travailleurs ». Elle fondra, longtemps après, la première section syndicale CFDT des travailleurs sociaux en 1970 en Vendée.

Jeannine a effectué ses stages de service social dans les quartiers défavorisés de Nantes, au dispensaire antituberculeux de Chantenay « chouchoutée par mes monitrices de stage comme la petite du coin qui comprenait bien la mentalité du quartier ». La pauvreté couplée à la maladie faisait des ravages. L’accompagnement des enfants dans les aériums de Bretagne ou des Pyrénées pour des soins a été une de ses principales missions.

Ses débuts d’assistante sociale

Jeannine Dupont est diplômée le 7 juin 1954, et aussitôt recrutée au Service Social Départemental de Vendée par Melle Guivarc’h, une finistérienne, ancienne infirmière visiteuse, elle-même passée par le sanatorium pour soigner une tuberculose. Le SSD était composé alors d’une dizaine d’assistantes sociales dont les cinq étudiantes nantaises engagées en service public en contrepartie de leur bourse accordée par l’État pour financer leurs études. Tous les cantons n’étaient pas pourvus, ce qui obligeait à des adaptations permanentes. En contrepartie les relations avec les édiles, préfet et conseillers généraux s’en trouvaient facilitées. Jeannine cite un souvenir qui illustre les rapports hiérarchiques et professionnels de l’époque. Alors qu’elle préparait son mariage, elle a été victime d’un accident de mobylette, ce qui a occasionné un an d’arrêt de travail et a eu des conséquences définitives sur sa santé. Son mariage a été repoussé, et elle n’a jamais pu avoir d’enfants. Le Préfet est alors venu lui porter des oranges à l’hôpital. Une première fois en toute discrétion, et la seconde, plus officiellement, à l’occasion de la visite de la salle d’opération flambant neuve.

Janine Pédron épousera plus tard Pierre Dupont issu d’une famille de forgerons très connus à Rocheservière. La mère de Pierre y a été une des premières conseillères municipales.

L’intégration en Vendée

Jeannine arrive en Vendée avec des repères urbains ouvriers qui tranchent dans ce bocage vendéen catholique, apostolique, rural et agricole. Les débuts ne seront pas faciles. Les seuls moyens de locomotion sont la marche, le vélo et le vélomoteur. Propriétaire d’un vélomoteur, Jeannine se sent un peu privilégiée par rapport à ses collègues. Les assistantes sociales sont rattachées à la Direction de la Population, un service public d’État de la Préfecture qui à l’origine avait été développé pour prendre en charge les réfugiés des Ardennes suite à l’offensive allemande dans l’est de la France pendant la dernière guerre mondiale. Toutes exercent sur des secteurs immenses qui peuvent comprendre jusqu’à trois cantons. Jeannine se voit attribuer le poste situé à Rocheservière, et doit assurer les urgences sur les deux cantons voisins de Montaigu et du Poiré-sur -Vie. Très vite elle s’étonne des us et coutumes qu’elle observe en milieu rural. Les occupations des gens sont régies par l’église qui embrigade les esprits, et par les châtelains qui possèdent les terres, soumettant fermiers ou métayers. La pratique de la religion est elle aussi tellement différente de celle de ses parents, au demeurant très croyants. Jeannine aurait aimé échanger avec sa responsable pour mieux appréhender ce milieu nouveau pour elle. Mais l’encadrement se réduit au strict minimum.

Pionnière du service social en Vendée.

Jeannine a progressivement accepté le passé traumatique de la guerre, et son année dans les services hospitaliers. Son engagement et sa capacité d’adaptation dans un métier médico-social ont été sa résilience. A ses débuts la recherche de réponses aux problèmes de santé et à leurs conséquences constituaient un aspect essentiel de l’action du service social avec une législation minimaliste et des moyens professionnels rudimentaires. Le qualificatif« assistante » sociale prenait tout son sens tant il y avait urgence à intervenir auprès des personnes exposées aux contagions telle la tuberculose, les maladies infantiles, ou encore la poliomyélite aux conséquences invalidantes. L’alcoolisme courant dans ce monde rural faisait des dégâts. Des enfants naissaient atteint de rachitisme ou faisaient l’objet de maltraitance.

L’approche des femmes par le statut de mère

La Protection maternelle et infantile était une mission prioritaire depuis les ordonnances de 1945, service créé pour relancer la démographie au sortir de la seconde guerre mondiale, et assurer le suivi des enfants. La lutte contre la mortalité infantile était une véritable urgence. Le service PMI s’adressait aux femmes enceintes afin de les protéger, et aux enfants de moins de 6 ans. Tous les professionnels de santé et des services publics devaient contribuer à cette grande cause nationale ainsi que les infirmières visiteuses, remplacées par la suite par les assistantes sociales.

Les assistantes sociales étaient les premières femmes fonctionnaires à entrer aux domiciles des familles pour les assister dans leurs difficultés. Ces visites, étaient l’occasion d’encourager les mères à faire suivre leurs enfants en consultations de nourrissons.

Lors des consultations assurées par les médecins généralistes les assistantes sociales, qui les secondaient, prodiguaient des conseils d’hygiène, incitaient à suivre les régimes alimentaires pour bébés établis par le Dr Jarriau, pédiatre de l’hôpital de La Roche-sur-Yon. Généralement plutôt bien accueillies, ces visites préventives pouvaient donner l’impression d’une intrusion dans des familles qui n’avaient rien demandé. Mais elles permettaient également de repérer des situations d’enfants en danger ou exposés à des risques au sein du foyer en raison de situations de violence, de handicap, de vulnérabilité psychologique des mères. Jeannine se trouvait dans une grande solitude en matière de protection de l’enfance. Il lui revenait la charge de retirer des enfants et trouver dans l’urgence des « nounous » pour les accueillir. Elle ne pouvait compter que sur elle-même, sans le support de service spécialisé, à part une autre assistante sociale, Melle Monod, chargée des pupilles d’État pour tout le département.

Le travail social collectif en milieu rural.

Jeannine Dupont a très tôt développé du travail social collectif. Autour des années 60, le service commençait à autoriser les assistants sociaux à utiliser d’autres méthodes d’intervention que le travail individuel, méthodes qui se sont vite révélées efficaces mais qui nécessitaient du travail en amont, le tout sous le contrôle de la cheffe de service. « Elle n’a jamais fait obstruction. Peut-être même, elle était fière des méthodes novatrices de sa jeune assistante sociale » se souvient Jeannine Dupont. S’appuyant sur les premières associations familiales rurales, Jeannine a accompagné des initiatives, ou développé des méthodes participatives. Ses actions collectives étaient plutôt orientés en direction des femmes avec le souci d’améliorer leurs conditions, et leurs activités domestiques. La modernité n’était pas entrée dans toutes les familles. Soucieuse d’alléger certaines tâches, dont le lavage du linge particulièrement contraignant, Jeannine a contribué à la mise en place d’un système de prêt de lave linge avec l’association des Familles Rurales. L’acheminement de famille en famille était organisé par cette dernière, le lave linge était déplacé sur une remorque tractée par une bicyclette ou un vélomoteur.

Jeannine a commencé très tôt à animer des réunions de femmes. Elle a mis en place des groupes de parole. Des réunions réunissant 30 à 4O femmes se déroulaient dans les salles paroissiales, sur des sujets très variés qui ont évolué avec le temps. Les problèmes sanitaires prépondérants ont d’abord été abordées les vaccinations qui devenaient obligatoires, l’hygiène, les questions liées à la contraception qui concernaient directement les femmes à cette époque. D’autant que les premiers clubs féminins qui se créaient sur le canton manifestaient leurs besoins d’informations en matière d’éducation familiale. Mais ce thème paraissait très tendancieux pour l’église, ce qui a valu à Jeannine une surveillance rapprochée du prêtre. La limitation des naissances selon la méthode Ogino était arrivée jusqu’àRocheservière, mais restait bien difficile à concilier avec le « il faut accepter tous les enfants que le Bon Dieu envoie », dans cette campagne pétrie de principes religieux catholiques. « Les jours de fête, l’euphorie aidant, il pouvait y avoir de l’imprévu ». Cette méthode contraceptive peu fiable a fait naître beaucoup de bébés.

Jeannine Dupont a accompagné l’évolution du statut des femmes tout au long de ces années. Et notamment lors de la loi de juin 1965, qui leur accordait le droit de travailler sans l’autorisation du mari, de disposer d’un compte en banque. Véritable révolution sociétale qui a transformé la vie des femmes. Le « carnet de chèques » est devenu un outil libérateur pour gérer le budget, d’autant plus avec les nouvelles lois sociales en matière d’allocations familiales, d’allocation logement, d’assurances sociales. Lors des permanences sociales qui se déroulaient dans les gros bourgs, Jeannine était le principal intermédiaire qui aidait les usagers à constituer les dossiers administratifs. Quitte à se déplacer dans les services où les agents d’accueil lui accordaient une attention bienveillante accentuant ainsi la reconnaissance du travail social.

Les rapports de Janine avec les élus des territoires.

Jeannine a laissé une empreinte très forte sur le secteur sur lequel elle a exercé, « Sauveuse » de bien des familles, écoutée par la plupart des habitants. Son ancrage personnel sur les villes de Rocheservière et Montaigu, ses liens hiérarchiques avec les conseillers généraux – ses employeurs directs – ainsi que le préfet, la positionnait au carrefour des forces politiques et sociales du Nord Vendée.

La société rurale, qui s’ouvrait à la modernité, était parcourue alors par la vague des mouvements populaires tels la JAC ou la JOC (mouvements de la jeunesse catholique, Agricole, Étudiante et Ouvrière). Le développement économique rendu possible grâce au dynamisme des artisans locaux transformant leurs ateliers en entreprises devenues par la suite de grosses industries pour certaines. Les petits ateliers de confection de chaussures, ou de menuiserie formaient « à tour de bras » les ouvriers et ouvrières de la nouvelle génération. Dans les années 68 /70 des migrants attirés par son essor économique s’installaient dans le Nord Vendée. Les portugais intégraient les usines agroalimentaires, les turcs la métallurgie. Une partie du temps de travail de la secrétaire du centre social leur était consacré pour régler leurs problèmes administratifs. Puis à l’issue de la guerre du Vietnam, les réfugiés du Sud-Est asiatique ont été accueillis par les associations et employés dans les entreprises locales. Grâce à la vague de recrutements générée par « les trente glorieuses », les assistantes sociales s’appuyant sur des arguments sociaux pouvaient faire embaucher des « clients » (on ne disait pas encore usagers) sans droits ni ressources. Jeannine Dupont pouvait aussi compter sur ses relations personnelles avec les chefs d’entreprise. Sa liberté d’intervention l’autorisait à « bousculer » les élus du territoire afin d’améliorer les situations des plus démunis. Elle connaissait les besoins, savait les rendre visibles, et se faire entendre. Le service social départemental commençait à prendre conscience de la nécessité de travailler avec les élus, et autres collectivités. « Ce n’était pas une révolution, mais un grand pas en avant, un parfum de liberté ». Jeannine s’est véritablement impliquée dans l’avènement des HLM dans nos communes rurales consciente de l’importance des besoins des travailleurs qui venaient s’y installer. Elle se souvient avoir conduit le maire/conseiller général et le directeur de l’OPDHLM (Office Public Départemental des HLM) dans sa 4L, car aucun d’eux ne voulait conduire, pour visiter la première commune qui avait construit une cité HLM. Puis elle a été un maillon dans la chaîne de traitement des dossiers de financement de l’accession à la propriété qui se développait, en étroite collaboration avec les promoteurs. Ses rapports sociaux argumentés permettaient d’obtenir plus rapidement les premiers prêts aidés de l’État pour les familles les plus mal logées. Le « logement foyer » de Rocheservière, appelé un temps « maison de retraite » est également le fruit de cette collaboration. Jeannine était très préoccupée par le sort des personnels des châteaux environnants qui arrivant à la retraite (jardiniers, ouvriers agricoles) après avoir travaillé toute leur vie comme domestiques, logés par leurs employeurs, se trouvaient sans solution d’hébergement. La plupart étaient restés célibataires, et sans famille proche. Jeannine a contribué à la décision de l’office d’HLM de construire une maison de retraite qui a pu les accueillir. Les anciennes cuisinières des châteaux se chargeaient de la confection des repas et de la tenue de la maison.

Son plus grand combat 

L’alcoolisme n’était pas enseigné à l’école de service social comme fléau sanitaire. C’est pourtant la problématique la plus importante qu’ai connue Jeannine Dupont sur son secteur. Bien que l’ivresse publique était considérée comme un délit, la société rurale s’accommodait de la consommation excessive de vin chez les hommes, particulièrement dans l’ouest de la France. En Vendée la plupart des paysans possédaient un petit lopin de vigne cultivant notamment le Noah (cépage de vin de pays) qui malgré son interdiction dans les années 30, était toujours en vogue. Selon Marc AUGE (Les formes de l’oubli, Payot, Paris,1998) « il fallait avoir sa cave pour la tradition, parler et boire ensemble et se souvenir d’oublier les guerres fratricidespour la cohésion sociale entre les descendants des Blancs et Bleus de la Révolution », en référence aux guerres de Vendée.

Les femmes s’alcoolisaient aussi, mais le plus souvent seules en se cachant. Les conséquences de ces pratiques étaient constatables sur les enfants qui présentaient entre autre des retards de développement. Une des communes était particulièrement impactée par cette problématique médico-sociale. Jeannine travaillait avec le soutien des pères jusqu’à aller les chercher sur le lieu de travail en cas de crise pour intervenir auprès de leurs femmes afin que des soins soient entrepris. L’association la Croix d’Or très active dans tout le Nord Vendée a progressivement fait considéré l’alcoolisme comme une vraie maladie addictive. Le Dr Augereau installé à Montaigu a été un des grands artisans de la lutte contre l’alcoolisme dans cette partie du département. Jeannine, alors responsable de circonscription a obtenu qu’une assistante sociale assure une permanence sociale spécialisée, ce qui perdura de nombreuses années.

La question de la protection de l’enfance

Le service social se préoccupait du sort des enfants dont les parents souffraient de maladie alcoolique. Se posait alors la question du retrait des enfants qui vivaient des situations dramatiques. Jeannine angoissait à l’idée que des enfants décèdent des suites de maltraitance. Seule face à ces situations, elle ne pouvait compter que sur le soutien des médecins de famille. Le service spécialisé de l’Enfance n’a été créé que beaucoup plus tard. Et il fallut attendre les années 70 pour voir la création du Foyer Départemental de l’Enfance de la Brossardière à la Roche-sur-Yon pour les accueils d’urgence. Elle a souvent fait appel « au pied levé » aux « gardiennes » DDASS pour mettre les enfants en sécurité. Les démarches administratives suivaient après oup et à leur rythme, le service de la Population de la préfecture n’avait qu’une seule assistante sociale – Melle Monod – chargée des pupilles de l’État. Il est resté dans la mémoire collective que les assistantes sociales retiraient les enfants, sans se souvenir que c’était faute d’autres solutions, et que la priorité était de les protéger.

La fin de l’isolement de l’assistante sociale de secteur.

Après de nombreuses années d’improvisations, d’innovations dans sa pratique d’assistante sociale en milieu rural, Jeannine a pu enfin compter sur de nouveaux professionnels avec qui partager les situations familiales particulièrement difficiles. Les Aides familiales rurales ( TISF d’aujourd’hui) ont été les premières collègues avec qui elle a travaillé. Puis la première puéricultrice est arrivée en 1967, un métier également inconnu dans ces campagnes vendéennes. L’activité de la protection maternelle et infantile s’est structurée, avec le développement de la prévention. Jeannine a pu alors partager les questions liées à la protection de l’enfance avec une autre professionnelle, ce qu’elle assurait seule jusqu’alors. En 1978, une section indépendante de PMI est détachée du SSD sous la responsabilité d’un médecin.

L’arrivée du premier « tuteur » (devenu délégué à la tutelles aux prestations familiales) a été d’un grand secours. Ses interventions ont évité à bien des familles des catastrophes financières quand le suivi social ne parvenait pas à résoudre les difficultés financières et l’accumulation de dettes par le seul conseil budgétaire. Le surendettement, nouveau problème social, apparaissait alors, particulièrement avec les accessions à la propriété.

L’ère des circonscriptions d’action sociale

Les années de grande solitude sur le secteur de Jeannine se sont effacées progressivement avec l’arrivée des nouveaux professionnels et le développement des formations continues. La supervision des jeunes professionnelles se mettait en place assurée par Mme Dupas, ancienne formatrice de l’école de service social de Nantes.

Des centres médico-sociaux se sont construits dans toute la Vendée, résidence administrative des agents du département. Jeannine devenant un chef d’équipe anticipait la responsabilité des circonscriptions. Les équipes s’étoffaient d’un secrétariat qui a pris de plus en plus de place dans l’accueil du public physique et téléphonique, la frappe des rapports sociaux – les ASS ont mis longtemps avant de saisir leurs propres écrits – ou encore l’accueil des services assurant des permanences administratives en circonscription, au plus proche des usagers (comme on le verra ci-dessous). A Montaigu Jeannine s’est familiarisée avec sa nouvelle fonction de chef d’équipe, anticipant les charges qui seront confiées aux responsables de circonscription.

Entre 1968 et 1969, Jeannine est inscrite par son service avec quatre autres collègues du département à l’Ecole Nationale de la Santé (devenue ENSP) pour y suivre une formation de responsable de circonscription, d’une durée de six semaines, étalées sur deux ans.

Cette première promotion composée d’une vingtaine d’ASS issues du grand ouest a élaboré la fiche de poste qui sera présentée aux DDASS de la région parisienne. Jeannine fut chargée de cette mission, elle, une assistante sociale de base issue du fin fonds de la province vendéenne en fut bien troublée. Validée par le Ministère de la santé cette fiche de poste sera mise en œuvre immédiatement dans la circonscription de Montaigu dont Jeannine fut la première responsable. Cette circonscription, qui draine le Nord Vendée Est – est inaugurée par Mme Jouaire, Directrice de la DDASS, le 27 septembre 1973, après celles des deux sous-préfecture (Les Sables d’Olonne, et Fontenay- le- Comte) et celle de la préfecture (La Roche sur YON). Tous les services intervenant sur le territoire sont conviés car l’objectif est de dégager une « politique relationnelle complémentaire » selon les propos de Mme JOUAIRE. La plupart répondent à l’appel : les services du Service Social Départemental, les services d’hygiène mentale enfants et adultes, la santé scolaire, l’association de Sauvegarde de l’Enfance, l’association des aides familiales, le service social de la Sécurité sociale, de la CAF, de la MSA – dont les 2 derniers secteurs de polyvalence de catégorie allaient rejoindre le SSD – les services sociaux polyvalents de catégorie du Tribunal, de l’Association des Paralysés de France, du Bâtiment Travaux Publics, de l’Armée et de la SNCF. Jeannine Dupont, toute nouvelle responsable de cette circonscription, dira bien des années plus tard qu’elle était « morte d’angoisse, car elle n’avait pas droit à l’erreur ».

De nouvelles fonctions

Jeannine a assuré la fonction de responsable de circonscription jusqu’à sa nomination comme Conseillère Technique du Directeur de la DDASS. Tout en assurant cette fonction, elle a souhaité suivre une formation de cadre qui s’est déroulée à Paris, et a été sanctionnée par une Maîtrise en sciences de la communication, puis par un DSTS. Son mémoire rédigé sous la direction de Moise Imbert portait sur « Les relations du service social avec les associations locales ». Ses professeurs et maîtres à penser faisaient partie de l’élite de la sociologie, pour ne citer que P.-H. Chombart de Lauwe, ou encore Christian Bachmann.

Jeannine Dupont est nommée Assistante Sociale Chef du SSD en remplacement de Melle Guivarc’h en 1978. Elle se passionne pour sa nouvelle activité tout en regrettant le travail de terrain et les relations d’équipe. Partager la politique sanitaire et sociale avec des inspecteurs à égalité de compétences a été un nouveau challenge. Mais il faut se rappeler que ces chefs de service étaient de catégorie A. Alors que Jeannine conseillère techniques de la DDASS étaient de catégorie B. Jeannine avait en charge 150 personnels du SSD. Ce n’est qu’en 1991 que le statut a évolué et que le grade de CTTS a été créé dans la filière technique du travail social. Elle dit y avoir expérimenté un « autre mode de relations, à un autre niveau et une passionnante source d’études ».

A Montaigu, Jeannine Dupont avait semé la graine de la concertation. Mais après son départ l’équipe est restée plusieurs années sans responsable, l’autogestion s’est vite délitée, les relations se sont peu à peu réduites à des concertations bilatérales entre AS polyvalentes et services spécialisés.

Jeannine Dupont, influenceuse du travail social en Vendée

Lorsqu’elle a pris la succession de Melle Guivarc’h. la réorganisation d’un service composé de 150 assistantes sociales polyvalentes et d’un personnel administratif sur l’ensemble du département a été pour Jeannine un immense chantier. « Il y avait urgence à mettre de l’ordre, de la crédibilité, de l’efficacité » dit-elle. Elle avait décidé la secrétaire du centre social de Montaigu à la rejoindre pour réorganiser le secrétariat central, dont le fonctionnement était devenu archaïque. Une personne faisait office de secrétaire, en place depuis l’époque Guivarc’h. La nouvelle collègue a eu bien du mal à faire accepter son statut de secrétaire. En quelques mois tout fut mis en place et organisé pour que chacune se trouve à l’aise dans son poste à force de diplomatie, et grâce à l’esprit de méthode et de rigueur de la secrétaire en chef.

Quelques collègues de la génération montante qui ont été promues responsables de circonscription, témoins directs de l’évolution du service, s’accordent à dire que Jeannine Dupont a été une « influenceuse » en travail social. Elle a développé l’encadrement technique, a répondu aux besoins de formation continue, a insufflé l’envie chez plusieurs collègues de poursuivre leur formation initiale par le DSTS.  

Une fin de carrière prématurée

Jeannine Dupont a tenu ses fonctions départementales environ une dizaine d’années. Elle a dû mettre fin prématurément à sa carrière à l’âge de 55 ans faisant le choix de se consacrer à son mari, malade depuis des années. La disponibilité nécessaire était incompatible avec des responsabilités de chef de service.

Pendant ses derniers mois d’activité, le DDASS lui a confié la mission de décrypter la loi de la réforme des collectivités, particulièrement la partie concernant la décentralisation de l’Action Sociale. Pour accomplir cette mission elle s’est fait accompagner par un spécialiste du sujet, maire socialiste en région parisienne. Cela a permis d’organiser une réunion d’information sur cette réforme à l’attention de tous les services, en rendant accessibles des textes de loi plutôt ardus.

Une retraite anticipée

En retraite anticipée, Jeannine n’a pas arrêté pour autant ses activités sociales. Engagée dans de multiples associations de sa commune, soucieuse de développer des activités de loisirs, elle a initié ou contribué aux créations d’un club de gymnastique féminine, et d’un club du 3ème âge. Elle est aussi à l’origine d’un premier atelier d’alphabétisation, la « dictée pour tous », pour lutter contre l’illettrisme. Elle a aussi été très active dans la structure d’insertion, REEL (Relais Emploi Entraide locale, une association créée pour favoriser l’insertion professionnelle des bénéficiaires du RMI). Ses multiples implications associatives l’ont conduite tout naturellement vers des fonctions municipales, sollicitée par le maire de la commune. Elle a accepté cette proposition sous certaines conditions (organiser des réunions d’information publiques, rédiger des bulletins d’informations communales et mettre en place des commissions spécialisées) et en sachant qu’elle serait la seule femme parmi 16 élus masculins. Elle s’engagera pour un second mandat, en créant une deuxième liste « pour répondre à la demande de la population et pour que ses concitoyens aient un choix… ».

En lien avec leur histoire personnelle Jeannine et son mari ont fait le choix de parrainer des enfants en raison de « la vie brisée d’un couple jeune qui n’a pu en avoir ». Ils se sont engagés auprès d’enfants du Pérou et de réfugiés du sud-est asiatique, sans autre prétention que « se contenter de les aider à être bien dans leurs baskets», avec des contraintes financières certaines dans une dizaine de parrainages. Sans jamais les avoir vus, encore aujourd’hui, à 92 ans, elle correspond avec eux en anglais et en espagnol langues qu’elle a fait l’effort d’apprendre à l’Université Permanente de Nantes.

Il y a quelques mois, Jeannine est entrée à l’EHPAD de sa commune. Avec son regard bleu acier, son esprit reste en éveil, clair, en réflexion permanente. Sa détermination sur les questions de société est sans faille dans un souci de justice sociale. Même à l’EHPAD où s’y déroule son quotidien, observatrice et critique, elle propose des améliorations pour le bien commun.

Jeannine Dupont s’est prêtée avec humilité à la rédaction de cette biographie dans le seul but de laisser une trace pour les nouvelles générations de travailleurs sociaux sur l’histoire de cette profession qui l’a tant passionnée. Celle du Service Social Départemental de Vendée dont elle a été un acteur important n’a jamais fait l’objet d’écrits. Elle fut toutefois décorée de l’ordre national du mérite par le député Ansquer en 1980, en reconnaissance de son travail de première assistante sociale du Nord Vendée. Jeannine, pionnière, égérie, influenceuse, en un mot assistante sociale.

Parcours professionnel de Jeannine Dupont

  • Assistante sociale polyvalente de secteur du Service Social départemental de Vendée, affectée sur le canton de Rocheservière de 1954 à 1972,
  • Responsable de circonscription du Nord Vendée à Montaigu de 1970 à 1978,
  • Activité syndicale avec la création d’une section CFDT travailleurs sociaux avec deux collègues, au département de la Vendée
  • Assistante sociale chef du Serve Sociale Départementale et conseillère technique du Directeur de la DDASS de 1978 à 1986
  • Chargée d’étude de la décentralisation de l’action sociale
  • Retraitée de la fonction publique territoriale depuis 1988
  • Décorée de l’Ordre National du Mérite en 1980.

Anne-Marie Préault

Octobre 2025

Postface

Anne Marie Préault, assistante de service social a travaillé sous la responsabilité de Jeannine Dupont entre 1972 et 1978 alors que celle-ci était responsable de la circonscription du Nord Vendée à Montaigu. Impressionnée par les qualités humaines et professionnelles de Jeannine Dupont, Anne Marie Préault a souhaité lui rendre hommage dans un livre intitulé « Aux bords des chemins de vie, Deux assistantes sociales croisent leurs mémoires du Nord Vendée »(Editions Aid’itions du Chat Virgule). La biographie ici présentée concerne uniquement Jeannine Dupont en raison de l’intérêt de son parcours situé à une époque de grandes évolutions pour le service social.

Sources : entretiens de Anne-Marie Préault avec Jeannine Pedron-Dupont