Née le 30 avril 1904 à Ribécourt (Oise), décédée le 11 février 2003 à Vichy (Allier). Après avoir obtenu son diplôme d’infirmière (« simple » et « Z ») en 1935, période où elle est rattachée à la Société de Secours aux Blessés Militaires, Germaine Pourvoyeur devient assistante scolaire pour la mairie de Compiègne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, du mois de novembre 1941 au mois de septembre 1943, elle prend en charge avec dévouement et passion, à la demande de la Croix-Rouge française, le service des internés civils du camp de Compiègne-Royallieu (le Fronstalag 122) en tant qu’assistante sociale. Puis, à la fin de l’année 1943, la Croix-Rouge lui confie la mission de visiter les prisonniers de Nanterre et les jeunes délinquants de Charenton, engagement qu’elle honore jusqu’en 1948.

« Ce qui s’apprend sans mal ne dure pas »1 écrit Barjavel dans un roman demeuré célèbre. Ce précepte entre en résonance avec le parcours personnel de cette femme dont l’histoire, par la force des évènements et des circonstances, s’est mêlée à la grande. Fille d’un négociant en vin, Edmond Pourvoyeur, et d’une mère, Madeleine Hévin, portée sur les œuvres de charité, Germaine Pourvoyeur voit le jour dans la petite commune de Ribécourt dans l’Oise. Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, elle connaît la séparation traumatisante avec sa famille alors qu’elle n’est encore qu’une enfant. Le 15 juillet 1914, âgée de dix ans, la jeune fille part en vacances à Tournai (Belgique) chez ses grands-parents maternels, ne se doutant pas qu’elle ne reverrait ses parents qu’en 1918, à la fin du conflit. En dépit d’un contexte préoccupant, son grand-père, par optimisme, ne la renvoie pas chez ses parents, pensant que la guerre ne durerait pas. Elle est donc élevée par ses grands-parents, qui tentent de combler le manque affectif ressenti par leur petite fille. Cette épreuve l’affecte si durablement et profondément qu’elle écrira, bien des années après les évènements, quelques mots révélateurs : Ah !ces quatre ans et demi si douloureux ! Loin des miens dont la tendresse me manquait tant !2

Cet évènement rappelle que pour tout enfant, la guerre est un « évènement subi »3. Peu après la fin des hostilités, et son retour auprès des siens, la famille Pourvoyeur s’installe définitivement à Margny-lès-Compiègne. Leur maison a été pillée puis détruite par les Allemands comme le raconte un témoin : La plupart logeant dans le quartier ont fini de vider la cave à Pourvoyeur, vins en gros, et se sont saoulés comme des…4. Germaine reprend ses études au cours Sévigné de Compiègne comme demi-pensionnaire chez les demoiselles Arnautin et Delmon. Sa mère, consacrant l’essentiel de son temps aux œuvres paroissiales, qui lient intrinsèquement le religieux et le social5, exerce une grande influence sur sa fille si bien que Germaine devient présidente de la Ligue des jeunes, association de jeunes filles qui débattent, en présence du curé, de sujets spirituels. Vers ses 18 ans, à la fin de ses études, une religieuse qui remarque ses prédispositions la sollicite pour intégrer le dispensaire-école des infirmières de la Croix-Rouge. C’est un bouleversement pour Germaine car, en dépit de son empathie et de son altruisme, sa timidité la freine. Toutefois, à force de faire des pansements sur des malades atteints d’ulcère aux jambes, elle finit par se passionner pour son travail, en particulier dans son aspect social. Le docteur Théry, médecin et adjoint au maire de Compiègne, impressionné par son engagement, la propose comme assistante scolaire, au moment où sévit dans la ville une épidémie de diphtérie, l’obligeant à réaliser de nombreuses piqûres aux enfants. Cela révèle la nature, essentiellement féminine, des métiers du social, liant « la femme, la mère, l’infirmière comme les trois visages d’une personne unique »6 en raison des qualités que l’on prête aux femmes à cette époque, des qualités « innées d’écoute, d’empathie et de soin »7. En 1935, elle obtient le diplôme simple ainsi que le diplôme « Z »8 (lui permettant de gérer les situations intégrant l’emploi de gaz de guerre) de la SSBM (société de secours aux blessés militaires, qui est l’une des trois entités qui composent la Croix-Rouge).

En 1936, Germaine Pourvoyeur s’occupe activement d’un convoi de réfugiés espagnols qui, fuyant Franco, échoue à Compiègne. Lorsque la guerre est déclarée en septembre 1939, elle est affectée à la Défense Passive. À partir du 9 mai 1940, habitant sur la route Nationale reliant le Nord de la France à Paris, elle assiste impuissante à l’exode, cet incessant défilé de civils jetés sur les routes en raison de l’avancée des troupes allemandes. « Tout le monde a fui, du gendarme au médecin en passant par certains préfets »9. Compiègne ne fait pas exception. La ville subit de nombreuses destructions, à l’image de la gare sévèrement endommagée. Lorsque Germaine Pourvoyeur se présente à la mairie pour proposer son aide, on l’informe que son service est supprimé. À la fin du mois de juin 1940, une assistante sociale de la Croix-Rouge française, Annette Monod, vient de Paris pour requérir son aide afin de créer un service d’accueil pour les réfugiés en gare de Compiègne. Toutes deux récupèrent des lits au Secours National ainsi que divers équipements pouvant leur servir. Elles s’attellent ainsi à fournir des brocs de bouillon, des pansements, et des biberons pour les réfugiés remontant vers le Nord et les prisonniers dirigés vers l’Allemagne. Les grandes capes bleues d’Annette et de Germaine les aident à dissimuler du courrier qu’elles postent ensuite. Les Allemands finissent par soupçonner les deux femmes de favoriser la fuite des prisonniers, mais cette suspicion prend fin avec la fermeture du service le 1er octobre 1941. Alors que Germaine reprend son service à la mairie, Annette Monod, qui entre temps est retournée à Paris (au siège de la Croix-Rouge), revient quelques jours plus tard, de la part de la Croix-Rouge, demander à Germaine Pourvoyeur de s’occuper du camp des Internés Civils de Royallieu, le Fronstalag 122 (camps sous administration militaire allemande), mission qu’elle accepte.

Annette Monod, après une brève affectation à la caserne Jeanne d’Arc de Compiègne, se voit affectée à la visite des camps du Loiret où près de 3700 juifs sont internés. Les deux femmes se séparent pour ne jamais se revoir. Le maire de Compiègne permet à Germaine de travailler auprès des internés tant que cela n’affecte pas son service à la mairie. À ces responsabilités, s’ajoutent les visites qu’elle effectue auprès des jeunes mères de Venette et Margny-lès-Compiègne pour le compte des Allocations. Du 1er novembre 1941 au 4 septembre 1943, Germaine Pourvoyeur s’emploie à fournir aide et assistance aux nombreux internés d’un camp qui a la singularité d’être subdivisé en trois secteurs quasi-hermétiques consacrant différents statuts administratifs établis par les Allemands. Ces secteurs sont en fait motivés par un fort substrat idéologique : le secteur A dit « camp des politiques » qui regroupe les résistants et les opposants politiques, le secteur B dit « camp américain » qui regroupe les prisonniers de guerre et les ressortissants de nations belligérantes protégées par la convention de Genève, et le secteur C dit « camp juif » qui regroupe les juifs en attente de déportation. La Croix-Rouge s’applique, à travers son assistante sociale, à dispenser son aide selon la qualité de l’interné conférée par l’Occupant. Cette gradation contrainte de l’aide montre les limites d’une œuvre qui fait pourtant montre, depuis son origine, d’un inébranlable attachement à une liberté d’action érigée en principe. L’assistante sociale agit principalement au sein du secteur A, et ponctuellement, en coopération avec le CICR (comité international de la Croix-Rouge), au sein du secteur B. Mais elle n’est pas autorisée à pénétrer dans le secteur C, à son grand désespoir comme le signale l’interné Georges Kohn : La représentante de la Croix-Rouge à Compiègne, Melle Pourvoyeur, ne put jamais pénétrer dans le camp malgré tous ses efforts10.

Chargée d’évaluer et de recueillir les besoins de chacun, de prendre en charge le ravitaillement alimentaire de tout le camp à partir de l’été 1942, de s’occuper des besoins médicaux des internés en leur procurant médicaments et autres matériels spécifiques, de contribuer à l’organisation du camp (foyer, bibliothèque, fourniture de cahiers, crayons, livres, instruments de musique, paroles de chansons, matériel sportif, culturel, liturgique,…), de se renseigner sur les familles des internés (procéder à des enquêtes afin de déterminer le degré d’aide à appliquer), de transmettre les demandes de libération, Germaine se heurte quotidiennement à de nombreux obstacles opérationnels et administratifs, auxquels se superpose le contexte de pénurie et de rationnement.

En dépit de ces difficultés, et dès son arrivée, Germaine Pourvoyeur s’emploie à satisfaire toutes les demandes des internés, en particulier alimentaires (depuis l’autorisation accordée par les Allemands à la Croix-Rouge de ravitailler le camp à partir de l’été 1942), déployant parfois des trésors d’ingéniosité, au risque de transgresser les consignes et le cadre établi. Elle met ainsi son action et sa vie en péril comme en témoigne Georges Cogniot, doyen du secteur A : Comment se lier avec l’extérieur ? Le problème de la liaison avec l’extérieur préoccupait la direction politique du camp. Nous essayions d’utiliser la Croix-Rouge. Toutes les semaines, le doyen du camp avait un entretien avec la courageuse et vaillante jeune femme qui représentait auprès de nous cet organisme, aujourd’hui madame Germaine Bouvard (nom d’épouse de Germaine Pourvoyeur)11. Un autre interné, André Tollet complète Enfin la représentante de la Croix-Rouge fut changée. La nouvelle était de tout cœur avec nous12.

Cette ligne de crête, humaine et empathique sur laquelle marche dangereusement Germaine Pourvoyeur la conduit à commettre de nombreuses imprudences. Ses agissements finissent par attirer l’attention des Allemands, du sous-préfet de Compiègne, et de sa propre hiérarchie. Georges Cogniot précise L’entretien [avec Germaine Pourvoyeur] devait être strictement limité aux questions techniques et pharmaceutiques, et il était surveillé par le lieutenant Krebs. […] Pourtant à chaque rencontre ou presque, je réussissais à glisser sur les genoux de l’infirmière, par-dessous la table un petit carton contenant les noms des derniers fusillés et les nouvelles fraîches du camp13. La principale intéressée ajoute d’ailleurs, dans ses mémoires, La discipline du camp devenait plus dure. Il me fallait redoubler de prudence pour ne pas être prise car je sentais la méfiance des Allemands.[…] Une autre fois j’ai su qu’on devait perquisitionner chez moi, aussi ai-je caché des papiers compromettants dans la paille de la cage du lapin et en ai brûlé d’autres. Mon téléphone était sous contrôle, mais je n’ai jamais hésité à alerter une femme ou une mère de détenu lorsque je savais, toujours indirectement, son départ imminent afin qu’elle puisse venir le voir14. Ces circonstances finirent par la contraindre au départ, sous la pression de sa hiérarchie alertée par le sous-préfet de Compiègne des agissements de la jeune femme : Monsieur le directeur général, ainsi que vous avez bien voulu m’y autoriser, je vous signale des faits nouveaux concernant votre bureau de Compiègne chargé du camp de Royallieu. Madame Bouvard qui est absente pour quelques temps n’a pas touché les bons de légumes secs qui lui ont été donnés pour le mois de juin. Elle n’est même pas venue ainsi que je l’en ai priée et ce à diverses reprises me demander de lui faire satisfaction. Ces faits militent pour une désignation immédiate d’une nouvelle personne qui prendra en main la direction des services de la Croix-Rouge pour Royallieu15.

Consternée et impuissante face à l’éviction de son assistante sociale, sa supérieure, madame Edmond Gillet, qui est aussi la directrice du service des activités sociales de la Croix-Rouge, la sollicite pour visiter les prisonniers de Nanterre et les jeunes délinquants de Charenton16. Germaine intègre d’ailleurs, avec son mari Louis Bouvard, la Défense Passive de Vaires-sur Marne, commune qui a fait l’objet de nombreux bombardements de la part des alliés causant la mort d’une centaine de civils. L’après-guerre la voit déménager à Pomponne, également en Seine et Marne, en 1948. Sa mère tombe gravement malade au point de contraindre l’assistante sociale à quitter son travail. Peu après, Germaine accueille chez elle son neveu André, son cher grand garçon17, qui poursuit ses études à Paris, ce qui renforce son attachement envers sa tante. Cela explique l’enchaînement d’évènements qui vont conduire le jeune homme à hériter des archives de sa tante. En 1958, Germaine et Louis Bouvard s’installent définitivement à Cindré dans l’Allier où ils peuvent enfin, au milieu de ce 20ème siècle agité, expérimenter la paix en continu. Louis Bouvard décède le 14 juillet 1970 à la suite de problèmes sérieux aux bronches (liés au tabac) et en raison de la maladie de Parkinson dont il souffrait depuis plusieurs années. Germaine Pourvoyeur s’éteint paisiblement le 11 février 2003 à l’âge de 99 ans. Elle a marqué de son empreinte l’action de la Croix-Rouge et la vie d’innombrables internés en contribuant à leur rendre l’internement plus supportable. Son dévouement passionné l’a conduite, par un humanisme débordant et une volonté forte de soulager son prochain, à braver l’interdit en raison d’un cadre normatif d’action qu’elle jugeait insuffisant, à seule fin d’aider toujours plus d’internés, au risque de sa propre vie. La ville de Compiègne a honoré son engagement en attribuant son nom à une rue. La Croix-Rouge française, pour commémorer l’action de tout le personnel social lui a remis la médaille de la « croix de Berri » (le siège du service des activités sociales était basé rue de Berri) sur laquelle figure ce mot simple qui résume ce qui a motivé son action : « servir ».

Sans doute plus important à ses yeux, ses actes ont durablement marqué les esprits des internés qui devaient lui rendre divers hommages. Ainsi, le peintre Jacques Gotko interné russe qui lui a dédicacé, sans attendre d’être libéré, plusieurs de ses œuvres réalisées au camp A mademoiselle Pourvoyeur notre « ange gardien » avec la reconnaissance des internés du camp russe Gotko février 194218. Citons également ce mot du doyen du secteur A remis à Germaine le 20 août 1943 Consternés à l’annonce de votre départ, nous tenons à vous assurer dès à présent que « vos internés » ne vous oublieront pas !!19 puis la lettre de l’interné Eugène Gasnier, écrite à la Libération et destinée à Germaine : Madame, […] Je sais ayant vécu dans l’entourage de Georges Cogniot et de Georges Varenne tout le dévouement que vous avez apporté à la cause des internés du « Fronstalag 122 ». Le nom de mademoiselle Pourvoyeur est resté gravé croyez-le dans la mémoire de tous ceux qui ont pu échapper à la mort. C’est pourquoi je suis heureux de vous manifester ma reconnaissance20. Enfin, et pour achever cette énumération de témoignages de gratitude visant à rendre compte des bienfaits apportés par sa présence, et soigneusement choisis parmi la multitude, citons ce poème écrit pour elle par Maurice Goldfarb interné en 1942, et qui a l’immense mérite de résumer en quelques vers ce qui m’a demandé plusieurs pages :

Mademoiselle Pourvoyeur

Elle est passée, ombre limpide

Parmi les remous de la Défaillance

Laissant son cœur rouge,

Aux cœurs tachés de gris.

Elle a guidé le pas de la délivrance

Sans craindre le mal sournois.

A ceux qui pleuraient le désespoir

Elle a dominé le chant du réconfort.

La prose reconnaissante

Ne peut traduire l’âme humanitaire.

Mais le cœur n’oublie pas.

Mickaël Marat décembre 2024

Sources :

  • archives municipales de Margny-les Compiègne.
  • archives départementales de l’Oise (Beauvais).
  • archives du Mémorial de l’internement et de la déportation-camp de Royallieu (Compiègne).

1 Barjavel René, L’enchanteur. Folio/Sodis, 1987.

2 Souvenirs de Germaine Pourvoyeur. p. 3. (documents personnels d’André Pourvoyeur, neveu de Germaine Pourvoyeur, conservés au Mémorial de l’internement et de la déportation-camp de Royallieu).

3 Pignot Manon, Allons enfants de la patrie, génération Grande Guerre. Éditions du Seuil, janvier 2012. P. 23.

4 Ponthieux Ernest, Journal de guerre d’un Ribécourtois. Mémoires d’un commerçant durant la Grande Guerre. Édité par l’Association Patrimoine de la Grande Guerre, 2008. P. 16.

5 Zappi Lola, Les visages de l’État social, Assistantes sociales et familles populaires durant l’entre-deux-guerres. Presses de Sciences Po, 2022, p. 9.

6 Durbecq Elsa, Femmes et œuvres : l’exemple des Croix-Rouge françaises. Recherches contemporaines (université Paris X Nanterre), 3, 1995-1996, p. 194.

7 Zappi Lola, op. cit., p. 18.

8 Archives municipales de Margny-lès-Compiègne, 83 J/COM 1.

9 Alary Éric, Vergez-Chaignon Bénédicte, Gauvin Gilles, Les Français au quotidien 1939-1945. Perrin. Tempus, 2006. P. 69.

10 Kohn Georges, Le camp juif de Royallieu-Compiègne 1941-1943, Paris, Fondation pour la mémoire de la Shoah, Éditions Le Manuscrit, 2007, p. 130.

11 Cogniot Georges, Parti-pris. Tome 1 : D’une guerre à l’autre. Paris, Éditions Sociales, 1976. P. 480-481.

12 Tollet André, Le souterrain. Paris, Éditions Sociales/Messidor, 1986. P. 132.

13 Cogniot Georges, op. cit., p. 480.

14 Souvenirs de Germaine Pourvoyeur, p. 16-17.

15 Archives départementales de l’Oise, 1232 W 250. Lettre du sous-préfet de Compiègne au président de la Croix-Rouge française, datée du 19 juillet 1943.

16 Souvenirs de Germaine Pourvoyeur, p. 16-18.

17 Ibid., p. 22.

18 Archives du Mémorial de l’internement et de la déportation-camp de Royallieu, 2006_5_29.

19 Ibid., 2006_5_101_a.

20 Ibid., 2006_5_195_a et b.