
Jeannine Peysson-Savoye participe, à partir de 1941, au service social de Libération, puis à celui de Combat et en 1943 à celui du COSOR . Ses activités se déroulent à Lyon et dans les villes alentours. Arrêtée en août 1944, torturée elle sera détenue à la prison de Montluc (Lyon). Après la Libération elle ne poursuivra pas une carrière dans le service social.
J’ai entendu parler de cette dame par une publication de la Mairie du 5ème arrondissement de LYON, appelée le Matrimoine du 5ème, où elle figure comme la 21ème personne ; l’article mentionnait qu’elle avait rejoint le service social des mouvements de résistance LIBERATION, puis COMBAT, j’ai donc cherché à en savoir plus auprès de son fils et de Madame Koprivnik, médiatrice au centre mémoriel MONTLUC, rue Jeanne Hachette à LYON 3 ; voici donc ce que j’ai pu établir :
Sa famille se compose de 3 personnes, 2 parents et leur fille de 18 ans, leur histoire de guerre débute en l’année 1941. Il s’agit de Marcelle DUBOIS épouse Savoye (25/11/1893 – 10/05/1967), son époux Eugène Gabriel Savoye (1888-27/06/1947) et leur fille Jeannine née le 22 septembre 1923. Ils sont domiciliés 6 rue Henriette, Lyon 5ème.
Marcelle, 50 ans, est directrice du groupe scolaire Gerson, rue François Vernay, dans le Vieux Lyon. Elle va s’engager dans la résistance pendant l’hiver 1943. Elle recevra les courriers clandestins à l’adresse de l’école, où elle entreposera divers documents compromettants, et des vivres. Elle va cacher et nourrir à son domicile 2 familles juives, ainsi que des réfractaires au STO. A la réception d’une circulaire de recensement des élèves juifs à l’école, elle prévient au plus tôt chaque famille concernée, mais n’en signale aucune aux autorités de Vichy.
Eugène-Gabriel (55ans) est invalide par suite de la première guerre mondiale, son métier d’enseignant l’entraîne vers la propagande : il rédige et fabrique des tracts, ensuite cache, lui, des armes à leur domicile. Il a refusé une pension de combattant car selon lui « Patrie et argent ne se mélangent pas » (ce qui vaut à son épouse de s’épuiser entre son métier et les queues alimentaires pour nourrir tout son monde, après 1942)
Jeannine est élève de philosophie au lycée Saint Just ; au cours de l’automne 1941, elle refuse plusieurs fois d’assister au lever des couleurs, rituel imposé par Vichy, en se réfugiant aux toilettes. Elle planche sur un sujet de philosophie ayant pour thème « liberté », elle écrit dans sa copie « je ne subis pas les oppressions. Même les pieds et les mains liées, je me sentirai toujours libre ». Cela lui vaut une convocation chez la Directrice, dont elle découvrira par la suite, après plusieurs rencontres, qu’elle se trouve en accord de pensée avec elle. Avec l’accord de ses parents, celle-ci va la présenter à son neveu Jacques Brunschwig, dont l’épouse, née Jeannette Peck, vient de créer le service social clandestin du mouvement Libération. Ensuite, elle passera à celui du mouvement Combat, dont Yvette Baumann est la dirigeante. Ce mouvement de résistance, créé par Bertie Albrecht et Pierre Frenay en 1941, a été en 1942 doté d’un service social clandestin, dont il faut comprendre que les participantes, initialement assistantes sociales professionnelles ou stagiaires, ont vite été rejointes par des jeunes filles patriotes et engagées, qui n’ont pas reçu de formation en matière de protection sociale ; certaines exercent des professions (beaucoup d’institutrices ou d’infirmières), d’autres n’en ont pas. Cependant, ce service social est exclusivement féminin, composé souvent de sœurs ou épouses de résistants ; ce fait sera souligné dans l’ouvrage qu’Alban Vistel (qui dirige Combat de 1942 à 1945), écrit en 1970 sous le titre « la nuit sans l’ombre ».
Sous le nom de code « Colette », Jeannine va initialement être chargée de « distribuer des tracts dans les lieux publics, ainsi que des journaux rédigés par des intellectuels éminents », ainsi qu’elle l’a écrit en juin 2006, dans sa contribution à l’inauguration de la place Daisy Martin, sise dans le 3ème arrondissement près de la prison de Montluc. Dans ce premier temps, Jeannine continue ses études, commence l’école dentaire, qu’elle devra arrêter début 1943, lorsque l’activité du réseau Combat s’intensifie. On peut expliquer l’extension du service social par l’intensification des besoins en Zone sud, occupée à son tour par les Nazis, qui entraîne un afflux de jeunes hommes qui se cachent pour éviter le STO, un durcissement de la répression nazie, qui provoque arrestations, déportations : les familles qui perdent le salaire d’un chef de famille basculent dans la pauvreté, qui pourraient les inciter à se rapprocher de Vichy et de la délation … Il faut soutenir prisonniers et familles par des colis, tenter de maintenir des liens, mais aussi gérer du renseignement, aider à se cacher, parfois à s’évader …
D’autres mouvements se sont créés en Zone sud, comme Francs-tireurs ; dès 1942, Combat subit un coup de filet qui le prive de 50 membres, les autres mouvements seront impactés ensuite. Le service social doit s’organiser et se localiser. À Lyon Colette Peck (sœur de Marcel, le responsable régional), devenue « Martine » reçoit d’Yvette Baumann la mission de recruter des assistantes sociales sur des secteurs urbains (16 personnes), mais aussi sur les départements environnants (Ain, Loire…) où doivent se créer des antennes jusque dans les villages, souvent avec l’aide des instituteurs, des curés… jusqu’à 24 personnes au total.
A partir du printemps 1943, le service social subit le même mouvement d’unification que les mouvements de résistance, devenus MURS (Mouvements Unis de la Résistance), lui s’intègre désormais dans une entité nationale, le COSOR (comité des œuvres sociales de la Résistance, dirigé par le R. P. Chaillet), en mai 43. Colette Peck en deviendra la responsable régionale, et elle nommera des responsables départementales pour la seconder.
Jeannine sera affectée sur les villes de Villeurbanne, Caluire, Vénissieux, et divers quartiers lyonnais comme la Croix rousse, Perrache. Elle agit avec d’autres jeunes femmes, Micheline EUDE (« Monique » ou « Mireille »), Pierrette Guiard (« Louise »), Pierrette Brochay (« Denise » ou « Rolande »). Elle diffuse des tracts, des journaux, apporte des faux-papiers aux agents de la Résistance, transmet des messages à des militaires retraités appartenant au groupe Francs-tireurs, devient agent de liaison. Mais également, elle procure de l’argent, des tickets d’alimentation, visite chaque semaine les familles des prisonniers et compose des colis pour tous, dont il faut rechercher de quoi les garnir, souvent auprès du marché noir, ce qui est interdit…recherche des hébergements à ceux qui doivent en changer souvent. Elle est un soutien financier et moral pour les familles comme les prisonniers. Alban Vistel explique dans son ouvrage que le service social aurait réparti entre 1943 et septembre 1944 près de 30 millions de francs.
Dans son témoignage de 2006, Jeannine décrit sa vie difficile « dans une maison à l’intérieur de laquelle il gèle, sans couverture, nourrie de portion congrue, sans matière grasse, qui fait gonfler la peau et éclater les doigts, dans une maison au silence monacal, qui doit garder son secret .Le 6 juin 1944, nous explosons de joie, nous croyons que, parce qu’ils sont là, tout est terminé…cependant Milice et Gestapo, très excitées, font des rafles dans les rues, les maisons, ils arrêtent, tuent, des centaines de personnes se retrouvent en prison. Deux mois plus tard, c’est mon tour ».
Elle est effectivement arrêtée le 7/08/1944 par des membres du Parti Populaire Français, et sera interrogée dans les locaux de la GESTAPO place Bellecour ; elle subit des violences, notamment de l’adjoint de Klaus Barbie, Francis André dit « Gueule tordue », mais elle ne parle pas. Elle est giflée par Klaus Barbie, ce qui la fait débarouler d’un escalier, elle en gardera de sérieuses séquelles. A la question « êtes-vous résistante ? », elle répond « oui, je ne suis jamais malade » et à celle de « êtes-vous Colette ? mon nom est Jeannine ». Elle est incarcérée au Fort Montluc, d’où elle sortira le 19/08/44 « sans vraiment savoir comment, appelée sans bagage et relâchée place Bellecour » …En 2006, elle ajoute « alors que 4 de mes codétenues sont déportées, 4 autres tuées à Saint Genis Laval, j’ai la chance de vivre la libération de Lyon …Moralement, car en fait, je suis prostrée dans ma maison, occupée par la Gestapo depuis mon arrestation. Je ne réalise pas encore le courage, l’esprit de décision de mes parents, qui ont su caser en quelques minutes leurs protégés, pour qu’ils ne soient pas arrêtés ».
Elle est citée par le Mouvement de la Libération Nationale dès septembre 1944, elle adhère à l’association des rescapés de Montluc… mais la guerre continue jusqu’au 8 mai 1945, les restrictions dureront encore plus…Son père va décéder en juin 1947, sa mère contracte la tuberculose, « nous sommes dans une misère totale, qui m’oblige à tricoter la nuit pendant deux ans pour me refaire une situation, bien différente de celle que je désirais ». Dans le mémoire d’histoire d’Elea Sassier, celle-ci confirme que le rôle du service social clandestin a presque disparu avec la fin de la guerre, même si le COSOR reste dirigé par le RP Chaillet jusqu’à son décès en 1972, et que les noms de certaines résistantes apparaissent encore dans des comptes-rendus de réunions; la chercheuse pose la question « d’un anonymat volontaire, d’une invisibilité, d’une amnésie institutionnelle qui, quoi qu’il en soit, conduira à une invisibilité du service social clandestin ; la mobilisation de ces femmes ne persiste pas dans les mémoires » …même si certaines en témoigneront ultérieurement.

Après la guerre, Jeannine n’a pas cherché à rejoindre le service social (elle ne figure pas dans la liste des autorisées d’exercice du Rhône, créée par l loi d’avril 1946). Elle a ensuite découvert le métier de kinésithérapeute, a pu s’y former en obtenant une bourse. C’est ce métier qu’elle a exercé avec passion à l’hôpital d’enfants Debrousse et à l’hôpital local de l’Arbresle jusqu’à la fin de sa vie professionnelle, ainsi que son fils Yves Savoye Peysson me l’a raconté. Elle est passée du care (prendre soin) au cure (soigner)…
Jeannine n’a pas pu apporter son témoignage au procès Barbie, tenu de mai à juillet 1987, elle était malade à l’époque (elle a gardé des traces des sévices subis). Mais elle a apporté sa contribution au documentaire de J B Jusot « Les messages de la mémoire ». Elle et ses parents figurent dans l’ouvrage « Les résistants à Lyon, Villeurbanne, aux alentours ». Elle a aussi apporté son témoignage à l’association ASPAL fondée par Pierrette Brochay.
Elle a été accueillie tardivement, à plus de 90 ans, par la Société des membres de la Légion d’Honneur (section du Rhône et de la Métropole de Lyon, comité Lyon ouest) ; elle a regretté à cette occasion « que l’engagement patriotique de ses parents n’ait pas été pareillement récompensé. Quant à elle, elle n’avait fait que son devoir… »
Elle est décédée le 5 janvier 2020.
Brigitte Lenoble-Correard mai 2026
Sources :
- le matrimoine du 5ème arrondissement
- Bruno PERMEZEL « Résistants à Lyon, Villeurbanne et aux alentours,2824 engagements », édition BGA Permezel, réédition 2003
- Gérard NIOULOU dans l’araire n°149 de décembre
- Le bulletin de la société des membres de la Légion d’honneur, qui relate son accueil
- Alban VISTEL, « la nuit sans l’ombre », histoire des mouvements unis de la résistance du Sud Est, FAYARD, 2ème trimestre 1970 (qui consacre son chapitre 5 au service social clandestin et au COSOR)
- Elea SASSIER, « Les femmes engagées dans les services sociaux de la Résistance : une mobilisation exclusivement féminine – trajectoire et engagement, entre transgression et conformité de genre » Université de Paris-Nanterre, UFR sciences sociales et administratives, mémoire de master 2, département d’histoire, sous la Direction de Julie LE GAC, année universitaire 2023-2024, dumas-04912712
Les personnages cités :
Bertie ALBRECHT, Yvette BAUMANN, Daisy MARTIN : voir dictionnaire du GREHSS
Jeannette PECK épouse BRUNSCHWIG (1912-2001), créatrice en juillet 1942 du service social de LIBERATION
Colette PECK épouse AMAR, née en 1910, recrutée par Yvette BAUMANN, arrive à LYON en 1941, crée le service social dans 6 départements de la zone R1, dont elle sera la responsable ; elle sera emprisonnée en 1944, devra se cacher ensuite
Micheline EUDE, épouse ALTMAN après-guerre, née en 1923 à STRASBOURG, étudiante en capacité en droit à LYON, résistante dès 1941, secrétaire et agent de liaison en 1942, au service social des MURS en 1943, promue responsable départementale
Pierrette GUIARD épouse LE CORRE après-guerre, née en 1916, élève à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, promotion 1937, passera son agrégation en juin 1941, nommée professeur d’anglais au lycée Edgar QUINET ; présentée à Yvette BAUMANN début 1942 , qui la recrute ; lorsque Colette PECK est arrêtée, elle est remplacée par Pierrette BROCHAY, quand cette dernière est arrêtée, elle la remplace à la tête du service social et ne sera pas arrêtée, malgré une dénonciation.
Pierrette BROCHAY épouse ROSSI, née en 1918, institutrice dans l’Ain, rejoint LIBERATION en 1942, puis COMBAT, sera responsable du département de l’Ain, puis du Rhône, puis Cheffe du service ; arrêtée le 9/06/44 et déportée à Ravensbrück, rapatriée en 1945, créatrice du mouvement REVIVRE (groupement de solidarité destiné à s’occuper des orphelins de la résistance)