Née le 24 février 1890 à Roubaix (Nord), décédée le 30 juin 1974 ; infirmière de guerre, puis assistante sociale à l’hôpital Laennec et directrice des services sociaux du Réseau des chemins de fer de l’État (ex-Réseau Ouest).

Suzanne Umbdenstock est la cinquième enfant d’un foyer qui en compte six. La famille est de souche alsacienne. Ses ancêtres, originaires du village d’Ostheim près de Colmar, ont adhéré à la Réforme au XVIe siècle et elle revendiquera toujours son ascendance protestante en se qualifiant elle-même de « parpaillote joyeuse ».

Son père, Émile, après des études à l’Institut industriel de Roubaix, devient ingénieur chimiste puis courtier en drap. Son oncle Gustave, architecte renommé, enseigne à Polytechnique où Raoul Dautry est son élève, Cet architecte sera l’un des artisans de la reconstruction des gares de la Compagnie du Nord.

C’est donc dans un milieu favorisé et cultivé, que  grandit la jeune Suzanne. Après des études secondaires qui seront validées par un baccalauréat ès-sciences, elle entreprend des études d’infirmière et obtient son diplôme en 1912 à l’école de la Croix-Rouge de Roubaix

La guerre de 1914 marque un tournant décisif pour elle et son engagement comme infirmière bénévole. Elle est attachée à l’hôpital 115 du Raincy, du 1er  octobre 1914 au 1er  avril 1919. Responsable d’une salle de vingt lits qui reçut les premiers blessés de la bataille de la Marne, elle en soigne six cent quarante de 1914 à 1919. Lors de l’épidémie de grippe « espagnole » de 1918-1919, alors que l’hôpital est fermé par ordre supérieur, elle se porte volontaire pour soigner les grippés des troupes en cantonnement dans la région. Ses états de service évoquent « son zèle, sa constance patriotique, sa compétence, son attention minutieuse, la fermeté de son caractère, son dévouement affectueux », ce qui lui vaut « la confiance et le respect des médecins » mais aussi « l’affection et la reconnaissance des soldats ». Elle se voit décerner plusieurs distinctions : la médaille de la Croix-Rouge, la médaille des Épidémies et celle de la Reconnaissance française.

Le Service social à l’Hôpital

La paix revenue, elle prépare le diplôme d’infirmière visiteuse en 1921-1922, et entre comme assistante sociale auprès d’Annie Noufflard, directrice du Service social à l’hôpital, dans le service du Dr Rist à l’hôpital Laënnec de Paris,

Suzanne Umbdenstock y déploie des « qualités morales et intellectuelles » que souligne le certificat délivré le 3 novembre 1925 par le Dr Rist en vue de son premier voyage outre-Atlantique. Ainsi, pour parfaire sa formation dans le domaine du Service social hospitalier, elle part alors à Boston, ce qui témoigne de son dynamisme et de sa détermination, mais aussi de sa parfaite connaissance de l’anglais.

On la retrouve en juillet 1928 promue directrice adjointe du Service social à l’hôpital, au sein de la délégation française au congrès international de service social qui se tient à Paris.. Elle y rencontre Raoul Dautry, alors à la Compagnie du chemin de fer du Nord et Marguerite Grange, surintendante des cités du Nord également membres de la délégation française.

Création et invention d’un service social

En novembre 1928, Raoul Dautry est nommé directeur des chemins de fer de l’État ; Dès le 11 janvier 1929, devant le conseil de réseau, il fait part de son désir de créer un service social dont il précise que le premier élément est le service de santé et d’hygiène. Il se propose d’ « arriver progressivement au total d’une dizaine pour l’ensemble du réseau ».

Suzanne Umbdenstock est embauchée deux mois après en mars 1929. Sa mission est édifier, construire, développer, professionnaliser un service social pour le réseau de l’État sous la direction de Raoul Dautry dont elle devient une proche et fidèle collaboratrice.

La lutte contre la tuberculose étant la priorité, elle multiplie les initiatives pour augmenter la capacité des sanatoriums jusque-là insuffisante et surtout intègre les femmes et enfants d’agents au dispositif de dépistage avec l’appui du wagon radiologique. De 572 consultations en 1929, le réseau de l’État en réalise 5552 en 1933. Depuis 1930, le centre d’Hygiène ambulant adjoint d’un wagon économat dessert 31 localités du réseau. Une assistante est attachée à ce wagon où elle dispose d’une cabine pour dormir.

Suzanne Umbdenstock déploie également, avec l’appui de Raoul Dautry, des actions pour lutter contre l’insalubrité. Son rapport de 1934 fait état de 4000 logements déjà existants auxquels, s’ajoute la construction  d’immeubles collectifs près des centres ferroviaires de la banlieue ouest de Paris. Dans le domaine de l’enfance et la santé, elle crée avec ses assistantes « des consultations prénatales et de nourrissons, bains douches, bibliothèques, jardins d’enfants, école de débrouillage, étude du soir et écoles ménagères ».  De 1929 à 1933, sept écoles ménagères et six bibliothèques sont ouvertes auxquelles il faut ajouter le suivi de 282 pupilles et l’organisation des séances de gymnastique pour les apprentis et les enfants des cités, selon la méthode Hébert, sous la conduite de moniteurs qualifiés. Sans oublier, le soutien aux apprentis, un des éléments fort de la « culture cheminote ». Cinq colonies sont ouvertes et accueillent les enfants pour l’été ou bien tout au long de l’année des enfants avec des difficultés sociales ou médicales. Acheté par les chemins de fer de l’État, le château de la Meilleraie en Vendée servira de modèle aux autres colonies. Suzanne Umbdenstock recevra au château, en 1933, Hélène Vialatte, directrice de l’école des surintendantes. Raoul Dautry organisera une visite en juillet 1935 pour les dirigeants des équipes sociales, Robert Garric et Georges Lamirand accompagnés de Jacques Doriot, maire de St Denis et futur dirigeant collaborationniste du Parti populaire Français (PPF). Suzanne Umbdenstock sera du voyage. C’est un travail harassant qu’elle mène avec les assistantes pour recruter du personnel et organiser ces multiples activités. Elle se déplace souvent auprès des assistantes notant les avancées, les difficultés et intervient directement auprès des autorités si nécessaire. Elle accompagne également  fréquemment Dautry dans ses tournées.

Une « vraie patronne »…

Les assistantes l’appelaient « la patronne » signifiant ainsi une autorité naturelle. Selon les témoignages son autorité est incontestable et, jamais contestée. Ses consignes sont exécutées sans hésitation et certaines assistantes  avouent de longues années après en avoir eu une « peur bleue » 

Suzanne Umbdenstock contribue fortement à l’exposition sur les œuvres sociales des chemins de fer lors de l’exposition internationale des arts et techniques de 1937. En récompense de son investissement, elle est nommée  le 10 novembre 1938 au  grade  de chevalier de la légion d’honneur alors que Raoul Dautry est fait grand commandeur sur la même promotion.

Le 19 décembre 1941, elle est nommée, par le secrétaire d’État à la famille et à la santé, au Conseil de perfectionnement des écoles d’assistantes sociales institué en novembre 1941.  

En 1937, à la veille de la nationalisation des chemins de fer, elle dirige un service qui comprend 39 assistantes et vient de créer le premier poste d’orienteuse professionnelle. Toutes les assistantes sont en relation directe avec elle et se doivent d’être disponibles à tout moment. Le célibat est la règle. Elle sait voir le service dans son ensemble et concevoir une politique d’action sociale à long terme.

Ruptures et épreuves

Avec la nationalisation de 1937, une page se tourne dans la carrière de Suzanne Umbdenstock. En effet, Raoul Dautry démissionne et de nouveaux modes de fonctionnement s’imposent. Le lien direct avec Raoul Dautry lui manquera. Si les relations d’estime et de confiance réciproque qu’elle entretient avec lui se perpétuent au-delà de son départ, ses rapports avec le nouveau directeur de la région Ouest changent de nature : ils ne partagent pas le sentiment d’une tâche accomplie en commun.

À peine a-t-elle vécu cette « rupture », que survient la Seconde Guerre mondiale. Elle organise à Paris et dans certaines villes de province des centres d’accueil pour les réfugiés. Courant 1940, la direction de la région Ouest est évacuée. Suzanne Umbdenstock part pour Saintes. Les déplacements des assistantes sociales se font de plus en plus difficiles : trains bombardés, longs trajets à bicyclette ou en draisine… Certaines d’entre elles aident à cacher des juifs. (Sur cette période, il existe très peu de sources sur ses choix personnels).

Une deuxième « rupture » se produit en 1942, lorsque les services sociaux sont organisés en trois subdivisions placées, dans chaque région, sous l’autorité d’un ingénieur de la direction. Son autonomie, son lien direct avec « le patron » n’existent plus. Suzanne Umbdenstock voit lui échapper une partie des activités placées jusque-là sous sa responsabilité, ainsi les colonies de vacances sont désormais gérées par le service Jeunesse, mais elle garde cependant la charge de l’enseignement ménager et des jardins d’enfants.

Le 20 août 1944, le secrétaire général à la Santé du Conseil National de la Résistance (CNR) nomme Raoul Dautry Président du Secours National, immédiatement renommé Secours Social avec ses mille assistantes sociales en 1944. Aussitôt,  celui-ci sollicite Suzanne Umbdenstock  pour une mission avec ses proches collaborateurs, Robert Garric, ancien directeur du Secours et de l’entraide d’hiver, Henri Sirolle ex-cégétiste devenu chef de l’apprentissage à la SNCF et délégué parisien du Secours national  et l’Amiral Rivet. Ils sont envoyés à Brest et sur les lignes de front afin d’étudier les besoins les plus essentiels et les plus urgents à satisfaire. Elle devient même membre du comité central de gestion du Secours social quelques mois.

Après la Libération, Elle multiplie les consultations prénatales, de spécialistes et continue de favoriser l’accueil dans les hôpitaux parisiens des familles de province. À signaler aussi le placement à l’étranger d’enfants ayant souffert des restrictions dues à la guerre. Le service social ne cesse de progresser, d’approfondir son action, de définir un corps de doctrine orienté vers la famille, malgré les épreuves et les bouleversements.

Une retraite active

En 1952, Suzanne Umbdenstock fait valoir ses droits à la retraite après vingt-trois ans de service et laissait un grand service s’orientant nettement dans la voie du travail social familial ».

Après son départ à la retraite, elle est rappelée pour des missions de confiance par Raoul Dautry, alors au Commissariat à l’énergie atomique. Puis à partir de 1961 et jusqu’aux dernières années de sa vie, elle intègre la Semaine de la bonté, organisme privé créé en 1927 délivrant des aides pécuniaires.

Cependant, elle rencontre des problèmes de santé qui la conduiront plus tard à vivre en maison de retraite près du Mans. Suzanne Umbdenstock décède à son domicile du 17e arrondissement de Paris le 30 juin 1974.

* Suzanne Umbdenstock, comme bon nombre des infirmières de la Grande Guerre, découvre la souffrance humaine et sociale ce qui a suscité l’idée de poursuivre une carrière dans le service social. Son intelligence, son sens de l’organisation, sa rigueur, alliés à une forte personnalité et un caractère affirmé, lui ont permis de créer un service social professionnel en faisant preuve de qualité de stratège au sein d’un milieu essentiellement masculin.

SOURCES : Marie-Françoise Charrier et Élise Feller, Aux origines de l’Action sociale, Toulouse, Érès, 2001. — Georges Ribeill, Cultures d’entreprise : le cas des cheminots, des compagnies à la SNCF, Cultures du travail –  Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1989. — Laurent Thévenet, « Les assistantes sociales du chemin de fer, émergence et construction d’une identité professionnelle 1919/1949 » sous la direction d’André Gueslin, 1997. —Archives SNCF du Mans et de Béziers.

Laurent Thévenet