Née le 23 juin 1913 à Paris (15e arr.), décédée le 3 novembre 1962 à Paris ; présidente de l’Association nationale des assistantes sociales (1944-1949), membre du Conseil supérieur du service social, secrétaire générale de la la FITS (1950-1954).

Une enfance bousculée

Ruth Irène Libermann est née à Paris l5e le 23 juin 1913 d’Éléonore Halbach, sans profession, demeurant 6 rue de l’Assomption. Sur son extrait de naissance figure la mention « reconnue à Paris 15e le 21 août 1923 par Samuel Libermann et Éléonore Halbach » ; c’est à cette date que Ruth Halbach devient Ruth Libermann. Samuel Libermann et Éléonore Halbach se sont mariés, à Paris, le 25 août 1914 et Esther, sœur de Ruth, est née en octobre 1914. Samuel Libermann était un juif russe, de la région de Kiev. Selon la « légende familiale », il serait venu en France pour faire des études de médecine à Montpellier et aurait disparu en Russie durant la Révolution de 1917. Éléonore Halbach était allemande d’origine autrichienne, elle a obtenu la nationalité russe après son mariage avec Samuel Libermann ; elle avait reçu une éducation protestante mais n’était pas pratiquante. La scolarité des deux sœurs – Ruth et Esther – s’est effectuée dans divers pensionnats, notamment à Cannes, Saint-Blaise à Neufchâtel et à Biarritz pendant que leur mère Éléonore Halbach gagnait sa vie en exerçant, entre autres, le métier de mannequin. Marie Louise Ginet témoigne : « elle disait qu’elle n’avait jamais pu fréquenter la même école plus d’une année » (Ginet 1962). Ruth a obtenu une « instruction générale jusqu’au baccalauréat » en suivant les cours de l’École moderne d’enseignement par correspondance de la rue Violet à Paris. C’est à Biarritz qu’elle se serait convertie au catholicisme. Au début des années 1930, Éléonore et ses deux filles partent à Berlin dans l’espoir de retrouver leur famille. Les deux sœurs sont logées seules dans une pension de famille, leur mère vient les voir de temps en temps. C’est à Berlin, où elle suit des cours à l’Institut pour étrangers de l’Université de Berlin, que Ruth Libermann rencontre Augustin Delorme, prêtre dominicain au couvent Saint Paul à Berlin de 1930 à 1933 ; il était aumônier de la colonie française. Il baptisa Ruth et sa sœur Esther. Plus tard, probablement en 1944 ou 1945, Ruth intègrera le tiers ordre dominicain. En janvier 1933, Adolf Hitler devient chancelier et ouvre le temps de la répression politique et antisémite. Craignant ces mesures, les deux sœurs reviennent en France, peu après l’incendie du Reichstag en février 1933, et s’installent 10 rue Poinsot à Paris 14e. Étant apatrides, elles sont détentrices d’un passeport Nansen (passeport créé par une réunion intergouvernementale à Genève en 1922 destiné aux personnes apatrides) ; elles obtiendront la nationalité française à leur majorité, c’est-à-dire en 1934 pour Ruth et 1935 pour Esther. Pendant deux ans, les deux sœurs travaillent dans une famille bourgeoise de Paris, Ruth comme cuisinière, Esther comme femme de chambre. Éléonore Halbach meurt en 1937. Ruth Libermann n’a jamais parlé de son histoire familiale à ses neveux et nièces, les informations fragmentaires dont ceux-ci disposent proviennent de leur mère Esther. Comme le dit l’une de ses nièces, « elle manifestait la volonté de tirer un trait sur son histoire familiale ».

La formation d’assistante sociale

Tandis que sa sœur entre à l’école des Arts décoratifs puis à celle des Beaux-Arts, Ruth Libermann intègre l’École normale sociale en octobre 1935. Par l’intermédiaire d’un prêtre suisse, les deux sœurs obtiennent un prêt d’honneur d’un pays latino-américain qui leur permet de financer leurs études. Dans le livret de scolarité de Ruth Libermann, il est précisé qu’elle est externe et non boursière ; quant à la rubrique religion, il est indiqué « catholique ». Au cours du dernier trimestre de 1935, elle effectue trois stages de courte durée (trois semaines en moyenne) dans un cours professionnel, dans un centre d’orientation professionnelle et dans des « jeux ». De janvier à juillet 1936, elle effectue des « visites ouvrières », suit des cours de soins médicaux pour obtenir le diplôme de l’Union des Femmes de France (une des associations constituantes de la Croix-Rouge) et a une « pratique ménagère », ainsi que deux stages : l’un d’un peu plus de deux mois au Service social d’aide aux émigrants (SSAE) et l’autre de cinq semaines au Centre d’action sociale du XXe. C’est à l’issue du stage au SSAE qu’elle rédige un rapport sur « les réfugiés allemands en France 1935-1936 ». Le long préambule de ce rapport est sans aucun doute marqué par son séjour à Berlin au début des années 1930 durant lequel elle a été témoin de scènes qu’elle décrit :

« En avril 1933, les persécutions débutèrent par les Juifs. Ce fut aisé, car les esprits étaient prêts pour le combat. Et ceux qui ont été témoins des scènes qui se passèrent le jour du boycottage en garderont le poignant souvenir : c’est un jeune vaurien revêtu de l’uniforme des S.A. qui gifle un Monsieur à cheveux blancs, en plein Kurfurstendam, lui disant “Dreckige Juden” » : “Sale Juif !”. La foule est silencieuse, peu de personnes parmi les témoins approuvent cet acte honteux mais tout le monde a peur. Les mêmes vexations, les mêmes scandales se multiplient dans toute l’Allemagne ; une atmosphère lourde pèse sur le pays.  

Et ce fut le long défilé dans les Consulats, l’exil volontaire… Mais certains réfugiés se heurtaient à une double difficulté : les frontières allemandes sont rigoureusement gardées, ne sort pas d’Allemagne qui veut, et les pays étrangers restreignent de plus en plus le nombre des admissions sur leur territoire. »

Pour son rapport, elle a rencontré plusieurs œuvres organisant l’accueil de ces réfugiés. Il se conclut par un appel à accorder à tous les réfugiés allemands un permis de séjour définitif et une carte de travail, même si, écrit-elle, « cette solution peut sembler trop radicale et ne pas tenir compte de la réalité ».

Après les vacances d’été durant lequel elle fait un stage d’un mois dans une colonie de vacances, elle entame sa deuxième année de formation par un stage d’un trimestre au Service social de l’enfance en danger moral à l’issue duquel elle obtient une appréciation fort élogieuse : « cette élève se classe parmi les meilleures stagiaires par son intelligence, son esprit, son caractère ». Il est suivi d’un stage en neuropsychiatrie et d’un stage à la Caisse de compensation. En 1937, la deuxième année de formation s’achève par un mémoire d’examen d’État qu’elle intitule : « Le service social en France. Sa technique, ses tendances actuelles. Les moyens d’action dont dispose une assistante de service social ». Après un chapitre consacré à la présentation du « service social en France », le deuxième chapitre aborde « les moyens d’action dont dispose une assistante de service social » dans lequel sont évoquées les qualités nécessaires à l’assistante sociale :

« Pour aller aux autres, agir judicieusement et éduquer, l’assistante sociale devra posséder certaines qualités. Tout d’abord qualités de dévouement, de bonté et de sympathie qui lui feront faire le premier pas et lui permettront de gagner les cœurs ; mais il ne suffit pas d’aimer, il faut encore agir, c’est ici qu’interviennent le sens pratique et la persévérance, tandis que l’intuition qui rend de tels services dans la vie, devra toujours être contrôlée par un jugement sûr et doublée de bon sens ; enfin, pour éduquer, l’assistante sociale doit être compréhensive, capable de se mettre à la place des autres, se mettre pour ainsi dire « dans sa peau », de ne pas avoir de préjugés, c’est ainsi qu’elle respectera la personnalité de son client lui donnant ce qu’il est à même de recevoir, lui demandant ce qu’il est à même de donner. »

Après ces deux années de formation à l’issue desquelles elle passe la première partie de l’examen du diplôme d’État des assistantes de service social, suivent deux années de « service probatoire ». De septembre 1937 au 15 septembre 1938, il est effectué au Service social de l’enfance en danger moral et, du 2 novembre 1938 au 26 novembre 1939, au service social des Établissements Clen-Comar et Cie à Massy. À l’issue de sa formation, Ruth Libermann obtient le diplôme d’État d’assistante de service social (DEAS), trois mois après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ; parmi les membres de son jury figurait Madeleine Hardouin.

Son début d’activité professionnelle pendant la Seconde Guerre mondiale

Quelques mois auparavant, le 27 juillet 1939 sa soeur Esther se marie avec Félix Oudin, sculpteur graveur. Leur mariage est célébré par trois prêtres : le père Delorme qui avait converti Ruth et Esther, le franciscain Pol de Léon, ami de Félix Oudin, et l’abbé Boilat, prêtre suisse qui avait beaucoup aidé les deux sœurs. Peu de mois après, Félix Oudin est fait prisonnier dans le Nord et restera en captivité jusqu’en 1945. Ruth était locataire d’un appartement au 167 rue de Vaugirard dans le 15e arrondissement ; Esther s’y installe avec sa fille Catherine, née en 1940, jusqu’après le retour de captivité de son mari. Après le DEAS, Ruth Libermann commence à travailler comme assistante sociale à la Chambre des Métiers de la Seine. Les deux soeurs ne se font pas enregistrer comme juives ; Ruth a utilisé les papiers d’identité de sa soeur mariée et toute la famille se réfugie par moments dans le Loiret chez le père du mari d’Esther. En 1942, 1943 et 1944, Ruth Libermann participe aux réunions du Comité d’entente et de liaison, initié par l’Association des travailleuses sociales (ATS) qui milite pour la constitution d’un ordre professionnel :

« Très jeune, un peu timide, doutant de soi, intervenant avec à propos et discrétion, s’exprimant simplement dans un langage clair et concis, y ajoutant son charme séducteur, c’est ainsi que nous la voyons participer en 1942-1943-1944 au groupement des Travailleuses Sociales qui étudient comment donner un caractère professionnel à cette corporation qui se cherche, qui veulent une « profession » basée sur le Diplôme d’État, avec les responsabilités et les servitudes que cela comporte. » (Boussand, 1962)

Elle participe également à des réunions des assistantes sociales du travail de la région parisienne. C’est de cette mouvance que naîtra l’Association nationale des assistantes sociales diplômées d’État (ANASDE) lors d’une réunion de 89 assistantes sociales le 2 décembre 1944.

Présidente de l’ANAS

La nouvelle association adopte des statuts et élit un bureau provisoire. Les statuts définissent l’objectif central de l’association qui est la protection du titre d’assistant sociale, et donc le critère d’adhésion est la possession du diplôme d’État. Par ailleurs, ces statuts organisent l’indépendance de l’association et optent pour des garanties de la vie démocratique, dont la limitation de la durée des mandats. Ces choix statutaires ont pour première conséquence le retrait de celle qui, avec Marie-Louise Destruel (directrice de l’École de service social du Sud-Est à Lyon), avait été l’organisatrice de la réunion : Madeleine Hardouin, présidente de l’Association des travailleuses sociales. Cette dernière, responsable du service social de la Caisse de compensation de la région parisienne (caisse d’allocations familiales gérée par les employeurs), a été considérée comme trop proche des employeurs ; elle était aussi en désaccord sur plusieurs points des statuts (notamment limitation de la durée des mandats et limitation du financement aux seules cotisations). De ce fait, le bureau provisoire qui a été élu le 2 décembre 1944 est essentiellement composé d’assistantes sociales de moins de quarante ans, et c’est la plus jeune – 31 ans – qui est élue présidente : Ruth Libermann. Sous l’impulsion de Ruth Libermann et du bureau provisoire, l’ANASDE connaît une très rapide extension et, en quelques mois, tous les départements ont une section départementale, ainsi que l’Algérie (qui comprend trois départements) et les protectorats de Tunisie et du Maroc. Les adhésions affluent : 2 500 adhérentes au 3 mai 1945, 3 500 à la veille de l’assemblée générale du 16 juin 1945, pour atteindre en fin d’année le chiffre de 6 000.

Dès sa création l’ANASDE est en bute à une très forte hostilité de l’Union catholique des services de santé et services sociaux (UCSS). Catholique, sortant d’une école catholique, membre du tiers ordre dominicain, Ruth Libermann organise la riposte aux attaques de l’UCSS. Cette dernière affirme d’une part que la défense de la profession passe par l’adhésion à la CFTC, syndicat chrétien et, pour les assistantes sociales catholiques, l’adhésion à une organisation professionnelle d’action catholique. En réponse, Libermann précise que l’ANASDE est une étape vers un ordre professionnel des assistantes sociales et qu’il est nécessaire de « pouvoir travailler avec des assistantes qui ne partagent pas leur foi mais qui se sentent parfaitement à l’aise dans une association où sont défendus avec sûreté les principes du droit naturel ».

Avec la loi du 8 avril 1946, l’ANAS obtient une de ses revendications principales : l’obligation du diplôme d’État pour exercer la profession d’assistante sociale. Cette même loi soumet les professionnelles à l’obligation du secret professionnel. Pour permettre à celles qui ont porté le titre sans posséder le diplôme, des commissions de « récupérations » sont organisées dans chaque département et une commission centrale siège au niveau national. Ruth Libermann fait partie de cette commission nationale, créée par l’arrêté du 26 juin 1946, jusqu’à l’arrêt d’activité de la commission en 1949. En tant que présidente de l’ANAS, elle anime les assemblées générales et congrès annuels de l’association, participe à plusieurs tentatives de coordination des différentes organisations professionnelles. En 1948, elle est cooptée au Comité français de service social, qui prépare la IVe conférence internationale de service social à Atlanta. Un an auparavant, une initiative a été lancée visant à regrouper des personnalités du travail social dans une « Association des cadres et techniciens sociaux », et la proposition est faite à Libermann d’intégrer le comité d’honneur de cette association ; avec l’ANAS, elle refuse car « cette association n’a pas un caractère assez professionnel ». Suivant de près la formation des assistantes sociales, Libermann est nommée au Conseil de perfectionnement des écoles de service social (arrêté du 5 février 1948).

Durant sa période de présidence de l’ANAS (de décembre 1944 à novembre 1949) et ensuite, au cours de sa vie professionnelle, Ruth Libermann a développé l’idée d’indépendance de la profession d’assistante sociale :

« L’Assistante Sociale n’est pas directement au service de celui qui la rémunère, mais au service des personnes, des communautés auprès desquelles elle travaille. » (Actions et techniques sociales, n° 5, novembre 1947)

Cette indépendance s’étend au champ technique : bien que salariée et donc subordonnée, l’assistante, au même titre que le médecin, doit être indépendante techniquement :

« Bien que subordonnées administrativement à leurs employeurs, sont-elles, à l’image du médecin, techniquement indépendantes parce que juges du « diagnostic social » à poser, des moyens à employer pour aider ceux qui ont recours à leur appui. » (Feuillets ANAS 5/1949)

Cette indépendance, elle souhaite l’inscrire dans des règles communément acceptées par les professionnelles et par leurs employeurs. Lors de la réunion du bureau national de l’ANAS du 11 janvier 1947, elle suggère la création d’un code de déontologie pour la profession ; celui-ci sera élaboré par l’association et adopté lors de son congrès de Marseille en novembre 1950.

Dans le contexte des changements de l’après-guerre, l’ANAS, avec Ruth Libermann, se prononce en faveur des évolutions en cours :

« Entrer loyalement, sans arrière-pensée, dans le jeu des institutions modernes, respecter l’homme, adapter les institutions à sa taille, l’aider à se défendre contre l’anonymat, à se réaliser, voilà pour nous des responsabilités souvent lourdes à porter. » (Feuillets ANAS 3/1947)

Revenant sept ans après sur le congrès de Lyon, dans son rapport moral au congrès de Paris en novembre 1952, elle rappelle la situation et le désarroi de certaines assistantes sociales :

« Le Congrès qui se tint en 1946 à Lyon n’émit pas, à proprement parler, des voeux. L’Association se contenta de travailler et d’orienter les esprits, et nous nous sommes engagées à « rechercher la fonction du Service Social dans la société moderne. »

Ce Congrès et sa conclusion furent cependant décisifs pour l’orientation et la politique de l’Association. Certaines assistantes étaient plus ou moins déroutées par l’organisation nouvelle de la France. La Sécurité sociale n’était toujours pas admise et comprise. La cogestion, la participation des usagers, les pouvoirs des comités d’entreprises sur les réalisations sociales des entreprises, autant de choses qui bousculaient notre technique professionnelle et nos façons de voir. Nous-mêmes n’étions pas toujours admises. S’il fallait éveiller la conscience des assistantes sociales aux problèmes neufs, il ne fallait pas moins attirer l’attention de ceux qui, responsables nouveaux, montaient dans la vie nationale et devaient y assumer des charges.

C’est pourquoi, à Lyon, nous eûmes la première rencontre entre assistantes et usagers du Service Social qui, par des études parallèles, dirent ce qu’ils attendaient les uns des autres. Ce fut le début d’un effort vers plus de compréhension mutuelle et de psychologie. » (Feuillets ANAS 20/1953)

Activités professionnelles et liens avec les démocrates chrétiens

Parallèlement à sa fonction de présidente de l’ANAS, Ruth Libermann continue à assumer son activité professionnelle. Quittant son emploi à la Chambre des métiers de la région parisienne, elle entre, le 15 février 1947, comme assistante sociale du personnel à l’Opéra de Paris, et ce jusqu’à sa mort (fin de fonction en date du 4 novembre 1962). Selon des témoignages familiaux, elle découvre la situation difficile des « petits rats de l’Opéra ». Du fait de sa proximité avec les milieux du Mouvement républicain populaire (MRP), elle a parlé de cette situation à Maurice Schuman, président du parti démocrate-chrétien à cette période, ce qui a abouti, plus tard, à une loi sur le travail des enfants dans les entreprises du spectacle. Elle est également proche de Georges Hourdin, membre du MRP, fondateur, en 1945, de La Vie catholique illustrée, et de Stanislas Fumet, l’un des cofondateurs dans la clandestinité des Cahiers du Témoignage Chrétien. Sa participation à la création d’une association professionnelle laïque des assistantes sociales la situe dans l’aile moderniste du catholicisme, qui opte pour la laïcisation des organisations confessionnelles (comme c’est le cas de la tendance « Reconstruction » à la CFTC) ou la construction d’organisations « neutres ». Si elle était ouverte aux nouveaux courants théologiques qui traversaient l’Église catholique dans l’après-guerre, elle restait, sur le plan de la morale personnelle, très rigide. Comme en témoigne l’une de ses nièces, elle avait un comportement très tranché, fortement critique sur tout ce qui sortait des normes morales de l’Église. Ce qui a amené des conflits avec sa soeur et son beau-frère, tous les deux très artistes, qui ont vécu chez elle pendant un long moment après la guerre. Elle s’était fortement impliquée dans l’éducation de ses nièces, essayant de les maintenir dans le catholicisme, elle les emmenait souvent pour des retraites au couvent du Saulchoir à Étiolles (Essonne).

Ses représentations nationales et Internationales

Appliquant les statuts de l’ANAS, elle en quitte la présidence au congrès de Lille en novembre 1949 et devient vice-présidente. Avec la nouvelle présidente Marie-Louise Tournier, elle est désignée au Conseil supérieur de service social (créé par décret du 4 avril 1950) comme représentante de l’ANAS. Mais, dans cette nouvelle période, c’est l’activité internationale qui dominera une part importante de sa vie durant quatre ans, de 1950 à 1954. Du 28 novembre au 10 décembre 1949, elle est désignée comme expert à un « cycle d’étude européen », organisé à Paris par l’ONU, où elle intervient sur la formation des assistantes sociales. L’année suivante, dans le cadre de la préparation de la 5e conférence internationale de service social (Paris, 23-28 juillet 1950), Jean Nihon, directeur de l’École supérieure d’éducation populaire et questions ouvrières de Bruxelles, demande à l’ANAS d’y organiser une rencontre entre les représentants des organisations professionnelles de travailleurs sociaux. L’ANAS y répond favorablement. Lors de la première réunion, le 22 juillet, est décidé le principe de création d’une organisation internationale des travailleurs sociaux. La deuxième réunion, le 25 juillet, met en place la Fédération internationale des travailleurs sociaux (FITS/IFSW) et élit un bureau provisoire au sein duquel elle est nommée secrétaire générale. Les objectifs de cette organisation internationale sont ainsi présentés par Ruth Libermann :

« Notre ambition est de contribuer à la qualité tous les jours plus complète du Service social par :

  • un travail plus qualifié,
  • une profession mieux connue, mieux estimée,
  • une responsabilité personnelle de l’Assistante sociale officiellement admise et protégée.

La vie sociale ne peut plus être enclose dans le seul échelon national ; c’est pourquoi l’union des Assistantes et la confrontation de leurs points de vue, de leur situation sont indispensables pour mettre le Service social à sa vraie place dans le monde. » (Feuillets ANAS, 13/1951)

Au titre de sa fonction de secrétaire générale de la Fédération internationale, Ruth Libermann intègre, jusqu’en 1955, le comité de rédaction de la revue Informations sociales aux côtés de Mlle Cremer, présidente du Comité d’entente des écoles de service social, d’Ysabel De Hurtado, secrétaire générale du Comité français de service social, et de Marie-Louise Tournier, présidente de l’ANAS. Peu après le congrès constitutif de la FITS, Ruth Libermann et Jean Nihon se lancent dans le projet de création de sa « section Europe ». Plusieurs réunions ont lieu, en 1951, à Draveil, puis en 1952 au Luxembourg. Le processus aboutit à la constitution de la « section Europe » de la FITS lors du congrès de Gênes (6-8 septembre 1952) auquel Libermann participe. Peu de temps après, elle est envoyée par le Comité français de service social à la 6e conférence internationale de service social à Madras (14-19 décembre 1952). En 1954, au congrès de Toronto, Ruth Libermann abandonne ses responsabilités à la FITS. Deux ans auparavant, en novembre 1952, au congrès de Paris de l’ANAS, elle avait renoncé à toute responsabilité dans les instances de direction de l’association, aussi bien au bureau national qu’au comité national.

Cette activité internationale est menée en parallèle avec son activité en France. Désignée comme membre du Conseil supérieur du service social, elle essaye en vain de lui faire adopter un code de déontologie qui deviendrait obligatoire pour toutes les professionnelles. Ce code de déontologie proposé a pour modèle celui qui a été adopté à Marseille lors de l’assemblée générale de 1950. Dès 1953, elle intervient régulièrement sur les questions de déontologie. Désignée en début 1954 comme responsable de « l’équipe nationale déontologie », elle en restera le pilier, jusqu’à sa mort. À partir de 1955, l’équipe, devenue commission déontologie, se réunit trois fois par an, pour une durée de deux jours. Son rôle d’animatrice de cette commission va être, pour elle, l’occasion de multiplier les rencontres régionales avec les adhérentes de l’ANAS, les journées d’études nationales et les interventions dans diverses autres rencontres Lors des journées nationales de la commission déontologie, les 12 et 13 mai 1962  à Paris, elle reprend à nouveau le thème de l’indépendance de l’assistante sociale, thème que l’on trouve comme un fil conducteur dans ses interventions et écrits depuis la fondation de l’ANAS :

« C’est parce que notre technique doit servir les valeurs personnelles de chaque être que nous devons revendiquer l’indépendance de son exercice et en déterminer la portée.

C’est d’abord envers « l’ordre établi » que l’assistante doit faire preuve d’indépendance. Elle n’est pas au service de n’importe quel « ordre social » qui chercherait coûte que coûte à se maintenir, et le désordre qu’il peut contenir, elle n’est pas chargée de le conserver.

Indépendante également, l’assistante doit l’être à l’égard des institutions, même de celles qu’elle sert. Il faut que les clients sentent que nous ne sommes pas un prolongement aveugle d’un organisme qui nous emploie, mais un service mis à leur disposition par celui-ci, service dont ils doivent pouvoir user librement.

Indépendante, enfin, envers elle-même, vis-à-vis de ses propres convictions. Ce qui ne veut pas dire que l’assistante doit être sans idées, sans convictions ; c’est même le contraire, car ce sont les plus riches en convictions assimilées qui peuvent le mieux comprendre les autres et les aider à dégager leurs propres convictions. » (Texte polycopié ANAS, mai 1962)

Bien que n’exerçant plus aucune responsabilité élective à l’ANAS et à la FITS, Ruth Libermann poursuit son activité au Conseil supérieur du service social et, par arrêté du 14 janvier 1958, son mandat est renouvelé au Conseil de perfectionnement des écoles de service social. Durant la seconde moitié des années 1950, elle participe également à la commission générale des Semaines sociales de France.

Atteinte d’un cancer, Ruth Libermann est hospitalisée durant l’été 1962 et décède à Paris le 3 novembre 1962. Elle est enterrée, le 8 novembre, au cimetière de Bonnieux (Vaucluse), village dans lequel sa soeur Esther et son beau-frère Félix Oudin possédaient une maison.
 

PUBLICATIONS (articles de  Ruth Libermann publiés dans les Feuillets de l’ANAS) :

  • N° 2, juin-juillet 1946, « Le caractère « national » de l’association »  Feuillets de l’association nationale des assistantes sociales diplômées d’État
  • N° 3, 1947, « Assemblée générale 1er décembre 1946 »
  • N ° 5, janviers-mars 1949, « Nature et buts du service social »
  • N° 12, janvier-mars 1951, « Présentation et adoption du code de déontologie au cours de l’assemblée générale »
  • N° 13, avril-juin 1951, « La Fédération Internationale des Travailleurs Sociaux » Feuillets de l’Association Nationale des Assistantes Sociales n° 13 avril-juin 1951
  • N° 27, avril 1955, « Réalité du service social »
  • N° 47-48,  juillet-octobre 1960, « Mademoiselle Hardouin nous a quittées »
  • N° 53, 1er trimestre 1962, Carrefours  Déontologie « introduction au carrefour »

SOURCES : Témoignages de Catherine Oudin, Caroline Oudin-Bastide et Sophie Oudin-Bensaïd (Paris 2013-2016). – Archives École normale sociale. – Archives ANAS – Feuillets de l’ANAS, 1946-1962. – Henri Pascal, La construction de l’identité professionnelle des assistantes sociales L’Association nationale des assistantes sociales (1944-1950), Rennes, Presses de l’EHESP, coll. « Politiques et interventions sociales », 2012. – « Ruth Libermann notre première présidente », Feuillet de l’ANAS, n° 56, 4e trimestre 1962 (témoignages de Mlles Grunewald, Ginet et Boussand).


Henri Pascal