Emma Serra, née en Algérie en 1917, effectue des études d’assistante sociale en métropole puis revient en Algérie où elle fonde un centre social dans un bidonville de la commune d’Hussein Dey. Elle animera ce centre de 1953 à 1966. Elle participe au Service des Centres Sociaux lancé par Germaine Tillion. En mai 1956 elle fait partie du petit groupe d’assistantes sociales qui refusent de participer à une opération de police à Alger.  Elle quitte l’Algérie en 1966, travaille au service social scolaire avant qu’un accident la paralyse pendant plusieurs années

Emma Serra est née à Alger en décembre 1917, elle est de la troisième génération en Algérie d’une famille espagnole originaire d’Alicante.  Elle fait des études secondaires au Lycée Fromentin à Alger. Au Lycée elle adhère à la JEC et , en 1937/1938, elle participe aux premier camps jécistes organisés par la J.E.C. de France en 1937, 1938 et1939 à Vallorcine en Haute Savoie. Pendant la guerre, elle poursuit son militantisme à la JEC et anime les réunions et les camps organisés l’été ans les villes de Aïn Taya, Gouraya et Constantine ; ces camps  rassemblent des lycéennes venues de toute l’Algérie et de Tunisie.

 Sa mère décède, suite à une longue maladie alors qu’elle a une vingtaine d’année. En octobre 1940 son père se remarie avec sa jeune secrétaire, qui était déjà sa maitresse du vivant de sa mère. Cette situation est insupportable pour Emma, les confrontations sont orageuses entre elle et son père. Pour calmer la situation, son père laisse à Emma le domicile familial de la rue Mogador à Alger et   va s’installer ailleurs avec sa jeune épouse et le fils de cette dernière. Les relations entre Emma et sa belle-mère se rétabliront plus tard et deviendront même chaleureuses.

Après le lycée, Emma a l’intention de faire un monitorat d’enseignement sportif à Antibes. Un accident l’a fait changer d’avis et, dans les premières année de 1940, elle suit des études d’infirmière à Alger.

En 1945 elle s’inscrit dans la formation d’assistante sociale à l’Institut social familial et ménager 26 rue Barbet de Jouy à Paris dans le 6e arrondissement. L’assistante sociale  Alice Monnet, qui a connu Emma à la JEC,  témoigne que c’est Emma,  rencontrée à Paris, qui l’a incité à  poursuivre sa formation d’assistante sociales à l’Institut Social Familial et Ménager, où Emma était en dernière année. Elle explique aussi le choix d’Emma de faire ses études d’assistante sociale à Paris et non à Alger :  Paris serait plus profitable  car les lois sociales y étaient plus en avance qu’en Algérie. Parmi ses stages elle en fait un de 6 mois dans un centre social de la région lyonnaise (Le Foyer familial et social de la Demi-Lune) créé par un groupe de familles à l’esprit très participatif. Durant ses études d’assistante sociale elle est monitrice des AFAT (auxiliaires féminines des armées de terre). En 1946  elle a été opérée de ses deux pieds par un médecin réputé,  ami de son oncle, l’opération fut désastreuse  et la laissa handicapée toute sa vie : la marche lui était pénible, et se chausser est resté un problème épineux. C’est à cette époque, toujours selon le témoignage d’Alice Monnet, qu’elle fit une neuvaine au Sacré Cœur de Paris, pour savoir ce que «  Dieu attendait d’elle : une vie laïque ? une vie religieuse ? » A la suite de cette neuvaine «   elle eut pleine révélation de ce qu’elle devait faire : se consacrer à la promotion du monde arabe, des femmes spécialement ». Cette orientation est liée à son adhésion à l’Institut séculier Caritas Christi, fondé  en 1939. Selon ses principes cet Institut séculier, regroupant des femmes laïques «  n’a aucune œuvre qui lui soit propre, son champ d’apostolat est le monde. Chacune d’entre nous exerce son apostolat dans son propre milieu providentiel ». Ainsi Emma Serra a pu mener de pair œuvre d’apostolat et exercice de la profession d’assistante sociale.

Après son diplôme, elle retourne à Alger et travaille au service social de l’Entraide du Commerce des Vins. Après la démission de Mme Blaise, qui, sans être diplômée, dirigeait ce service social, elle entre dans la fonction publique et exerce comme assistante sociale à l’Hôpital.  Mais ce poste ne correspondait pas à ce qu’elle souhaitait. Selon une assistante sociale qui l’a connu à l’Institut Social Familial et Ménager, son désir  était « de travailler en milieu musulman dans ces quartiers pauvres et marginalisés ».

C’est dans cet objectif qu’Emma Serra, accompagnée de Simone Gallice, assistante sociale qui partage le même objectif, rencontre le père Scotto, curé de la paroisse de la commune d’Hussein Dey, proche d’Alger. Elles vont à cette rencontre inspirées par leur stage au Foyer social et familial de la Demi-Lune à Lyon.  Le père Scotto, membre de la Mission de France, avait auparavant soutenu Marie Renée Chéné, assistante sociale, dans la fondation, en 1950, de ce qui deviendra un centre social dans le bidonville de Boubsila à Hussein Dey. Le père Scotto rapporte  cette entrevue à Andrée Dore-Audibert :

« En 1953, Emma Serra et Simone Gallice sont venues me voir en me disant : « Père, lors d’un voyage en France en 1948, nous avons vu à Lyon dans le quartier de la Demi-Lune un groupe social très particulier qui fait du bon travail sur le terrain. Nous souhaiterions nous inspirer de ce modèle et créer « une maison sociale » dans le quartier d’Hussein-Dey afin de travailler pour la population du quartier. Pour cela, il faudrait que vous obteniez que nous soyons détachée sur le quartier de Bel-Air (bidonville de 6500 habitants où les conditions d’hygiène sont désastreuses : 3 points d’eau – pas d’égouts-pas de route, le premier dispensaire  à 10 kilomètres ;  en 1962 en raison de l’exode rural provoqué par la guerre la population sera de 35 000 habitants). A cette époque, la municipalité d’Hussein-Dey  était socialo-communiste. Le maire était M. Prince, un socialiste « social » et son adjoint Fijon un communiste qui sera affreusement torturé durant la guerre d’Algérie. J’entretenais d’excellentes relations avec la municipalité. Les assistantes sociales ont fait le siège de la mairie pour obtenir sans difficulté gain de cause. Je leur concède un terrain, qui appartenait à la paroisse où j’avais mis un de mes vicaires, qui vivait comme un ermite dans un bidonville où il faisait des piqûres. »

Emma Serra prend son poste d’assistante sociale dans le bidonville Bel Air le 1er avril 1953, alors qu’un nouveau maire, M. Marty, avait succédé au précédent ;  contrairement à ce dernier ce nouveau maire était moins coopératif. Sa  prise poste  dans ce quartier est, selon son témoignage, peu apprécié par son père : « Alors qu’il était secrétaire général de la Caisse du crédit agricole mon père ne voyait pas le problème, il ne comprenait pas pourquoi je voulais aller travailler dans un bidonville où ne vivait que la communauté indigène. –L’Arabe on ne le connaissait pas ! » Et le fait qu’elle était pied noir n’inspire pas non plus  confiance à Marie Renée Chéné qui dirigeait le centre social dans le bidonville de Boubsila : «  Marie Renée Chéné qui arrivait de France avec un autre regard se méfiait de moi, elle avait probablement raison. Que peut comprendre une pied noire à la communauté musulmane qu’elle a toujours ignoré ! »

Selon le rapport qu’elle a adressé au directeur de la Santé Publique à Alger le 20 octobre 1954, le bidonville de Bel Air a connu une croissance démographique rapide passant de 770 habitants en 1939 à 6500 en 1953 ;  cette dernière année avait vu l’arrivée de1 700 à 1 800 personnes La situation scolaire est marquée par la faiblesse de la scolarisation : 40 % de la population en âge d’être scolarisé est scolarisée et il y a une énorme carence de la scolarisation des filles.

Peu de temps après avril 1953,  Simone Gallice, assistante sociale, rejoint Emma et prend  le poste de responsable du dispensaire antituberculeux. Simone Gallice avait fait ses études d’assistante sociale à Alger, après l’obtention de son diplôme, elle avait fait un stage au « Foyer familial et social de la Demi-Lune », à Lyon, ce qui lui avait fait connaitre les centres sociaux.

 Emma et Simone, avec de très modeste moyens, commencent à organiser un  dispensaire et un secrétariat social ouverts à toute la populations du bidonville. Pour gérer ces création, elles fondent en février 1954,une association « l’association des travailleurs sociaux d’Hussein Dey » regroupant des travailleurs sociaux dont certains appartenaient déjà à l’association des chrétiens de gauche « Vie Nouvelle », des laïques et des « musulmans » du quartier ayant une bonne connaissance des conditions de vie et des besoins ;  le conseil d’administration est présidé, jusqu’en 1962 par Paul Houdard, militant de « Vie Nouvelle » une organisation de chrétien de gauche. Quelques subventions, dont celle de la direction de jeunesse et sport, dont le directeur est Charles Aguesse, qui sera chargé par Germaine Tillion de fonder le Service des Centres Sociaux et d’en assurer la direction.  

L’activité du centre social prend de l’ampleur au cours des années : dispensaire de soins et de consultations, secrétariat social, centre de formation pour adolescentes et femmes. Le  personnel présente la même mixité que le conseil d’administration. Emma lance aussi des actions communautaires avec les habitants et le comité de quartier visant à améliorer les conditions de vie dans le bidonville : coopérative de distribution d’eau,  installation d’égouts, réparation de routes.

Lorsque Germaine Tillion organise en 1955 ses centres sociaux  elle va visiter le centre où travaillent Emma Serra et Simone Gallice ainsi que celui où travaille Marie Renée Chéné. Elle  obtient qu’Emma accepte, en tant que  détachée à  l’Éducation Nationale par la direction de la Santé, de venir travailler au Service des Centres Sociaux tout en  gardant la coordination du centre social de Bel Air et de « l’association des travailleurs sociaux d’Hussein-Dey ». Ainsi elle  participe, en 1955/1956, à la mise en place des centres sociaux, à l’orientation du service et à la formation de son personnel. Mais l’expérience des centres sociaux d’Hussein Dey intéresse aussi les tenants de « l’action psychologique » qui vise à couper la population musulmane de la lutte pour l’indépendance menée par le FLN (Front de Libération Nationale). Ainsi madame Massu, épouse du général Jacques Massu alors à la tête de la 10e division parachutiste, visite le centre social de Bel, rencontre Simone Gallice, convoque toutes les assistantes sociales du territoire et demande, sans succès à rencontrer Emma Serra. ; en 1957 Mme Massu fondera une association « Pour la formation de la jeunesse », fortement soutenue par les forces armées.

Le 25 mai à 15 h toutes les assistantes sociales, dépendant de la Direction de la Santé et exerçant sur Alger et banlieue, sont convoquées à l’hôpital départemental de la Santé (Hôpital Mustapha).  Emma Serra fait partie des convoquées ainsi que Simone Gallice et Marie Renée Chéné. Le directeur départemental de la Santé demande aux assistantes sociales de  fournir toutes indications d’adresse, de jour et de nuit, afin de pouvoir les toucher pour une opération urgente. Le 26 mai au cours d’une nouvelle réunion, il leur est annoncé qu’elles pourraient être réquisitionnés dans les 24 heures. Le 27 mai, à 1h 30 du matin, des voitures de police viennent chercher les assistantes sociales à domicile, comme en témoigne Simone Gallice :

« On nous a toutes emmenées au Commissariat Central en plein Alger. A ce moment-là, nous avons été séparées en groupes de huit, chaque groupe dirigé vers un commissariat différent et c’est là que nous avons appris ce que l’on attendait de nous »

Ce qu’on attendait d’elles c’était, dans une vaste opération de police, qu’elles fouillent les femmes tandis que les hommes étaient fouillés par des policiers ou des militaires. Sur les quatre-vingts  assistantes réquisitionnées, douze refusent de descendre des camions qui les ont emmenées et sont conduites dans des commissariats où elles restent détenues  de nombreuses heures comme en témoigne Simone Gallice pour ce qui concerne elle et Emma :

« Le camion qui nous transportait nous a amenées dans la Haute-Casbah jusqu’au commissariat du boulevard de Verdun. C’est là  que nous avons passé la nuit après avoir refusé d’accompagner les forces de police. On nous a permis d’occuper une chaise que nous nous sommes partagés à deux ! Personne ne s’occupa plus de nous, n’essaya de nous convaincre. Mais ce n’est que vers la fin de la matinée qu’on nous laissa toutes les deux quitter le commissariat.

Dans les jours qui suivirent, nous fûmes convoquées par le préfet avec nos collègues résistantes. Il nous menaça  de révocation, carrière brisée, travail dans le Sud, expulsion.

Mais pendant ce temps-là, les protestations et interventions d l’ANAS jouaient largement en notre faveur. »

Un peu plus de deux mois plus tard, Emma Serra fait partie de la délégation de six assistantes sociales, conduite par Charles Aguesse, directeur du Service des centres sociaux éducatifs en Algérie à la VIIe Conférence internationale des Settlements (centres sociaux) à Berlin, fin juillet-début août 1956 ; ce congrès a pour thème : « L’essor et le développement des activités sociales au service du Voisinage ».  Dans la foulée de ce congrès, Emma Serra participe également à la Conférence internationale de service social qui se tient à Munich du 5 au 10 aout 1956.

De retour à Hussein Dey, Emma Serra est l’objet de soupçon d’action subversive, du fait de son  travail en milieu musulman. Lorsqu’en 1957 les parachutistes mènent des opérations de contrôle dans les quartiers arabes  et que les arrestations se multiplient, elle   est prisonnière dans une souricière d’où elle ne peut s’échapper qu’au matin comme elle en témoigne:

« Vers midi une maman vient me dire « aide-moi, mon fils Abdallah a été emmené par les paras ». Je suis donc allée dans la maison où l’on avait pris le gosse. Ce sont les paras qui m’ouvrent la porte. « Ne bouges pas, mettez-vous là. Personne n’a le droit de savoir que nous sommes là. » Un officier SAS arrive mais ne me libère pas, il attend l’ordre du chef. Je suis restée toute la nuit à attendre « le tueur » avec ces paras et le fils de la maison, personne n’est venu. »

Cette même année 1957 elle reçoit un arrêté  d’expulsion du territoire algérien,  et Marie René Chéné reçoit également un arrêté  Cette dernière, en déplacement en France, ,e retourne pas en Algérie et Emma Serra obtient que son arrêté soit annulé. Un collaborateur du centre social Bel Air en 1958 témoigne de la menace d’arrestation qui plane sur Emma :

 « Emma se promenait toujours avec un sac contenant ses affaires de nuit, car elle s’attendait  à être interpellée à tout moment »

En 1960 elle est sommée d’abandonner son activité au centre social  et reçoit un nouvel arrêté d’expulsion comme elle en témoigne :

 « Je subirai le même scénario en 1960 où la police envoyée par la mairie d’Hussein-Dey (Jean Marty en est le maire) est venue me chercher avec les mitraillettes pour m’emmener au commissariat de police où l’on me donne 48 heures pour déguerpir du centre social. Aussitôt je demande audience au recteur, mes collègues par solidarité protestent et cet arrêté est une nouvelle fois annulé »

Menacée par l’OAS (Organisation armée secrète) elle quitte l’Algérie quelques mois avant l’indépendance, mais elle y revient aussitôt l’indépendance acquise en juillet 1962 et reprend son activité au centre social de Bel Air. Ce dernier est administré par l’association qui a remplacé l’association des travailleurs sociaux d’Hussein la « Fédération des associations familiales » Le conseil d’administration  de cette association  est présidée par monsieur Bazi, saura expliquer au FLN la raison d’être de cette institution. Et quand Emma quittera l’Algérie la direction du centre social sera confiée à Fatma Zhora Meslem-Boutuili

Emma Serra rentre en France en 1966, elle travaille au  service de santé scolaire d’abord dans l’Oise,  puis en Corse où elle va s’installer définitivement aux côtés de son père qui y vit depuis plusieurs années. Le dimanche 20 septembre 1992 en Corse, c’est l’accident comme le raconte  L. Ternat :

 « Nous étions descendus sur la plage, Richard et moi et attendions Emma ; il était midi. Nous avons alors entendu un choc violent. Je me suis précipitée (en maillot !) sur la route, pour voir Emma allongée sur la chaussée. Une voiture (deux, disent certains témoins) l’avait renversée. Un bras fracturé, des côtes enfoncées, la moelle épinière rompue en deux endroits. Le diagnostic est tombé : paraplégie à partir de la ceinture. »

Suite à cet accident, Emma va connaitre sept ans de souffrance, avec de très nombreuses périodes d’hospitalisation. Son décès survient à Marseille, où elle est hospitalisée, le dimanche 7 février 1999. La cérémonie religieuse se déroule le mercredi 10 février à 14h 30 à  l’église du Sacré Cœur à Ajaccio, et l’inhumation a lieu  à l’ancien cimetière des Sanguinaires auprès de son père.

                                              

Henri PASCAL   mai 2023

Sources :

  • DORE-AUDIBERT Andrée, « Des françaises d’Algérie dans la guerre de libération », éditions Karthala, 1995
  • FAIVRE Maurice, « L’action sociale de l’armée en faveur des musulmans »  Paris  L’Harmattan 260 p. 2008
  • « 1956 : la « bataille d’Alger » des assistantes sociales réquisitionnées Témoignages et position de l’ANAS »  Les Temps du Social n° 4  Décembre 2005
  • SERRA Emma Souvenirs et témoignages  1917 – 1999 brochure
  • Rapport d’Emma Serra au directeur de la Santé Publique (Alger) 20 octobre 1954 que celui-ci a transmis à Germaine Tillion le 24 mars 1955
  • Conférence de Jacques Eloy  Assemblée générale « Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons » 12 mars 2011
  • ELOY Jacques, « Les centres sociaux en Algérie : l’exception d’une coopération éducative » Mémoires Vives-Centres sociaux
  • PASCAL Henri, « Boubsila (1950-1962) : un centre social dans un bidonville algérien durant la guerre d’Algérie » Les Temps du Social ns 1  juin 2016
  • PASCAL Henri, « Alger 27 mai 1956 : assistantes sociales réquisitionnées pour une opération de police » Les Temps du social ns 5 décembre 2017
  • Notes Jacques Eloy
  • Echanges avec Nelly Forget