Michel Taléghani est le fils de Ali Asghar Taléghani, né à Bacou, de nationalité Iranienne (frère de l’ayatollah M. Taléghani) et de Lydia Voroneva née à Bakou soviétique de nationalité azéri (Azerbaïdjan). Ses parents ont fui l’Iran très jeunes et Itoute (surnom de sa mère), s’est rapidement trouvée seule pour élever ses deux enfants, Michel et sa soeur. L’enfance de M. Taléghani a été marquée par des soucis matériels récurrents que Itoute infirmière, traitait toutefois avec distance : s’il lui fallait parfois mettre sa machine à coudre au Mont de piété, elle emmenait aussi ses enfants à l’opéra, ou privée de meubles, pouvait planter une tente dans l’appartement et raconter à ses enfants le désert. M.Taléghani a gardé de son enfance des images de nomadisme.

Une démarche de « formation tout au long de la vie »

Son parcours est nourri d’influences politiques : compagnon de route puis membre du PCF jusqu’à la fin des années 1970, il se dit influencé par Sartre et Vercors [Extrait dossier « Travail social : pour une théorie de l’aide et des solidarités », brochure, janvier 1983, CEDIAS, 54 147 B2, p. 222], mais il suivra aussi une cure analytique et s’engagera dans l’explicitation sociologique.

Dans sa promotion à l’École des surintendantes (Paris), ils sont quatre hommes qui mèneront jusqu’au bout leur formation. Après son DEASS obtenu à 21 ans, il obtient une capacité en droit (1953). En 1967 il est diplômé de l’École pratique des hautes études – Sociologie et, en juin 1974, il obtient son doctorat de 3e cycle avec une thèse sur « Le silence : un objet social et ses fonctions sémantiques ». En 1974 il s’inscrit en thèse en anthropologie sous la direction de G. Balandier. En 1977, il obtient le Diplôme de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE).

L’Abbaye, le moment fondateur

Il commence sa vie professionnelle au Service d’assistance aux travailleurs nord-africains pendant la guerre d’Algérie, pour ensuite rejoindre la Ville de Paris (service d’hygiène mentale) où il suit des « alcooliques dangereux » – de 1969 à 1976, il est ASS puis ASS chef service social à la DAS de Paris. De là, il s’engage d’abord bénévolement puis en bénéficiant d’un détachement à l’accueil des toxicomanes à l’Abbaye. Car M. Taleghani fait partie de l’équipe du docteur Claude Orsel qui fonde en 1969 cette association. Claude Orsel s’occupe alors d’alcooliques au sein d’un service spécialisé d’un dispensaire d’hygiène mentale et ignore tout de la prise en charge des toxicomanes : « les Anges déchus de la planète Saint-Michel » – titre d’un film/reportage de Jean Schmidt (1978) – sont un petit noyau de quelques centaines de personnes qui évoluent à Paris entre les quartiers Saint-Germain – Buci – Saint-Michel, et des hôpitaux qui ne savent comment s’en occuper, et n’en veulent pas. Claude Orsel ne connaît pas plus que ses confrères ces drogues dont on parle tant. Il constitue une équipe d’infirmières, de travailleurs sociaux, souvent en butte à la risée, voire à l’hostilité de leurs pairs, et ensemble ils vont poser les jalons de ce qui deviendra l’« addictologie».

La participation de M. Taleghani à l’aventure de l’Abbaye – lieu d’accueil et de soins s’inspirant de l’expérience de la mythique Free Clinic de Haight-Ashbury, à San Francisco, elle tire son nom de la rue où l’association « Le Pont » s’est installée dans un local paroissial au coeur de Saint-Germain-des-Prés – sera une expérience fondatrice de sa vie de chercheur et de formateur et de sa conception du travail social. La free clinic constitue un terreau d’expérimentation qui réunit usagers, bénévoles, professionnels, familles où la prise en charge des toxicomanes s’invente chaque jour. Dans la filiation de la psychiatrie de secteur, la Free Clinic de l’Abbaye s’inscrit dans la communauté.

Le dispensaire de l’Abbaye devient un laboratoire unique où les pionniers se forment, inventant de nouveaux modes de soins et d’accompagnement. Au vu de l’affluence, la structure s’enrichit d’apports divers. Lors des soirées hebdomadaires, réunissant patients, amis, soignants, étudiants, stagiaires…, tous au même niveau, tenants de l’antipsychiatrie et de la psychanalyse… chacun prend conscience de participer à une aventure extraordinaire. Les uns et les autres apprennent à s’apprivoiser, à se faire confiance : on se tutoie et se questionne. Les soignants découvrent les pratiques vertigineuses des toxicomanes, en même temps que leur expertise sur le sujet : les patients en savent beaucoup plus que les médecins !

Parallèlement l’Abbaye a le souci de la recherche et de la formation. M. Taleghani communique dans divers séminaires : dans le cercle d’études psychiatriques (1969-1970), dans un séminaire d’alcoologie en 1971 avec le Dr Tomkiewicz sur « la famille et l’entourage, la fugue » (communication publiée la même année dans la revue Toxicomanie), ou encore à l’hôpital Ste Anne en 1971 sur « Psychothérapie des alcooliques et de l’entourage – choix des méthodes ».

Incontestablement Michel Taleghani acquiert à l’Abbaye sa personnalité professionnelle et y puise les fondements de sa théorie de l’aide. Toutes ses thématiques de recherche et d’intervention sociale qu’il développera ensuite de l’INSERM aux Restos du Coeur sont présentes en germe ici : la déviance, l’identité, les pratiques addictives, l’approche communautaire, le travail avec les usagers, le bénévolat…

L’INSERM : l’institution de sa carrière

Il est encore assistant de service social quand il débute à l’INSERM sous le statut de boursier en 1966. Il participe alors à diverses enquêtes portant sur le comportement des jeunes conducteurs et accidentés de la route, les soins médicaux, etc. Simultanément il enseigne à l’EPSS (Paris) dans la filière des ASS et en 1971 il anime le séminaire « Travail social et sociologie clinique » à l’École des hautes études en sciences sociales sous la direction d’Henri Desroche.

Michel Taleghani fera l’essentiel de sa carrière professionnelle à l’INSERM. Entré comme boursier, il deviendra stagiaire de recherche (Unité de recherches sur les sociopathies). En juin 1978, il bénéficie du parrainage scientifique du Docteur Tomkiewicz (Groupe de recherches d’hygiène mentale de l’Enfance et de l’Adolescence inadaptés). Après un court séjour en 1978 au Canada pour une série d’exposés sur la prévention de la toxicomanie et autres déviances (Institut de Criminologie de l’Université de Montréal), il est nommé au grade d’Attaché de recherche en mars 1979, puis chargé de recherche en 1982. Il restera à l’INSERM jusqu’une 1995, date de son départ en retraite.

Ses premières activités de recherche à l’INSERM se situent dans l’Unité dirigée par Mme le docteur Davidson dans une équipe reconnue comme la principale équipe française en épidémiologie du suicide. En 1975 il travaille sur «L’attitude des personnes âgées devant la santé », puis de 1976 à 78, il participe à des études sur la thématique de la toxicomanie. De 1978 à 1993, il effectue plusieurs séjours à l’étranger, de nouveau au Canada (Montréal), mais aussi au Brésil.

En 1980, installé dans le Vaucluse, il crée à Marseille l’association pour la recherche et la théorisation du travail social, support de la formation à la recherche en Travail Social organisée en séminaires sous sa responsabilité scientifique. La majorité des participants qui sont des travailleurs sociaux est inscrite à la préparation du Diplôme des Hautes Etudes en Pratique Sociale (DHEPS), alors rattaché au collège coopératif de l’université Lyon II, suivant une méthode passant par la production systématique d’écrits, et des travaux personnels de recherche appuyés sur la pratique, rejoignant ainsi la tradition du séminaire du collège coopératif de l’EHESS de Paris que M. Taléghani a précédemment animé.

Sa méthode consiste à faire produire les membres du séminaire : « je provoque tel ou tel séminaire quand dans la démarche théorique, je bute moi-même sur un obstacle. J’attends alors du séminaire qu’il m’aide à résoudre le problème »[8]. « Il nous a donné définitivement le goût de la recherche » déclare A. Fino Dhers[9] qui a suivi son séminaire puis l’a remplacé quand il est parti au Québec en 1984.

En 1981 M. Taléghani est vice président du groupement d’études et de prévention du suicide (Président P. Pichot, université Paris V). En 1982, tout en restant membre de l’unité de recherches sur les sociopathies, il est rattaché au service d’alcoologie du centre hospitalier spécialisé de Montperrin (Aix-en-Provence) dirigé par docteur J. Rainaut. En 1983-1984, il bénéficie d’une dérogation de l’INSERM pour enseigner à l’UER Aix Marseille II-collège coopératif (Professeur Parodi) : il s’agit d’une « activité de formation à la recherche et enseignement théorique dans le cadre de la formation permanente des travailleurs sociaux de la région PACA ». A travers ces différentes activités, il poursuit l’objectif de « produire une théorie propre au travail social et au titre d’une science de l’action, pour fournir une argumentation scientifique à l’activité des travailleurs sociaux »[10].

Durant ses 9 années dans le sud, il conduit divers contrats de recherche. Se situant comme sociologue et assistant social, il défend la nécessité de développer la recherche en travail social (et pas seulement sur le TS). Son approche communautaire s’inscrit dans une volonté de désacraliser le travail social, de sortir d’une relation sachant/néophyte, de questionner l’intervention professionnelle au regard des solidarités à l’oeuvre dans la société. Répondant à des commandes institutionnelles de recherche (CAF, CONSEIL GENERAL 13) il a su faire un pas de coté et engager les travailleurs sociaux à se saisir de la dimension politique du travail social.[11]

En 1985 il souhaite revenir en Ile de France et réintégrer l’INSERM, exprimant une volonté de préserver la recherche en travail social. De 1986 à 1991 il est affecté à l’IRTS de Montrouge (Hauts de Seine), puis il entre à l’EHESS au CREDA[12], où il mène plusieurs travaux en alcoologie et suicidologie.

En 1992 il travaille sur 2 contrats de recherche émanant de l’Agence nationale de recherche sur le SIDA, avec l’équipe de la prison de Fleury Mérogis , direction Dr C. Benque « séropositivité et sida en prison » et « anthropologie culturelle de l’alcoolisation, du plaisir et de la maladie alcoolique », avec l’équipe de l’hôpital de Tronglet (Allier), direction Dr C. Baillet.

De 92 à 94 il anime un séminaire d’« anthropologie de la faute et de la punition » qui met l’accent sur les thématiques de la maladie sanction, le mérite et la récompense, « un cas de figure : la Légion d’Honneur », l’innocence et la culpabilité. En 1993 il crée l’association pour la recherche en sciences humaines et sociales puis prend sa retraite le 27/02/95.

La fin de sa carrière professionnelle est marquée par une nouvelle expérience : dans les années 90, il s’engage dans la formation de bénévoles aux Restaurants du coeur, puis dans la formation de formateurs. Alors il reprend les thèmes qui l’ont préoccupé toute sa vie : les différentes formes d’exclusion (handicap, alcool, pauvreté), les questions d’identité, et les réponses apportées par le bénévolat et la solidarité communautaire.

M. Taléghani décède le 8 juin 1996 à son domicile de Bransles (Seine et Marne). Son legs le plus important est traduit par les professionnels qui ont participé à ses séminaires en termes de dynamique de recherche, poursuivant l’objectif de modéliser les pratiques en donnant un cadre théorique à l’aide professionnelle. Pour lui cette aide n’est pas l’apanage des professionnels, elle s’appuie sur la solidarité communautaire. Il a été parmi les pionniers de la recherche en travail social.

PUBLICATIONS (sélection) :

  • « Essai de théorisation à propos du travail social », La corporation des travailleurs sociaux, n° 47, automne 1976.
  • Travail social : pour une théorie de l’aide et des solidarités, Centre Thomas More, 1983.
  • « Recherches fondamentales et expérimentales en service social : théories et innovations », Vie sociale, n° 7 juil. 1981
  • « L’épuisement professionnel », Paroles et pratiques sociales, nº 31, novembre-décembre 1989.
  • « Documentation et recherche », La Revue française de service social, n° 164 1992/01-1992/03
  • Dir. A d’ Houtaud, M. Taléghani, A. Cercle, M. Drulhe Travail social et/en alcoologie Sciences sociales et alcool, vol. 1, L’Harmattan, Paris, 1995.

SOURCES : http://associationlabbaye.fr – Site Web : Santé Réduction des Risques . http://www.pistes.fr/swaps/index.htm – Bibliothèque du CEDIAS – Entretiens téléphoniques et par voie électronique réalisés avec : José Dhers (07/03/17), Claude Coursin (2/05/17), Aline Fino Dhers ( 15/02/17 et 2/06/17), Christine Foret (30/01/17), Françoise Belmont (09/03/17), Marie Thérèse François (07/03/17).

Nathalie Blanchard
[1] Extrait dossier « Travail, social : pour une théorie de l’aide et des solidarités», brochure, janvier 1983. CEDIAS 54 147 B2 :222
[2] De 1969 à1976 il est ASS puis ASS chef service social à la DAS de Paris
[3] http://associationlabbaye.fr
[4] Les Anges déchus de la Planète Saint-Michel est un film/reportage de Jean Schmidt (1978)
[5] L’Abbaye tire son nom de la rue où l’association « Le pont » s’est installée dans un local paroissial au coeur de St Germain des Prés. C’est un lieu d’accueil et de soins s’inspirant de l’expérience de la mythique Free Clinic de Haight-Asbury, à San Francisco
[6] Cahiers J. Alcazi http://associationlabbaye.fr
[7] Cette communication sera publiée dans la revue Toxicomanie parue la même année http://associationlabbaye.fr
[8] « Pour une théorie de l’aide… » op. cit.
[9] A. Fino-Dhers Hommage à Michel Taléghani in La Revue française de service social, n° 183 (4e trim. 1996)
A. Fino Dhers, alors assistante sociale et formatrice à l’IRTS Marseille, maintenant retraitée. Elle a été parmi les premier-e-s professionnel-le-s à valider un DHEPS sous la direction de M. Taléghani puis a obtenu un DEA à l’EHESS (Dir J.C.Passeron) sur « La transformation du métier d’Assistante sociales dans les années 70 – genèse, nature et stratégies de légitimation » (1989)
[10] « Pour une théorie de l’aide… » op. cit.
[11] « Rien du travail social n’est étranger à l’interprétation politique et en particulier ni ses pratiques, ni ses techniques » M. Taléghani, Travail social et militance politique, ce qui amène à les confondre, ce qui oblige à les distinguer ?séminaire Ste Baume, 1980.
[12] directeur François Raveau, centre Charles Richet d’étude des dysfonctions de l’adaptation.