
Née à l’île Maurice, Suzanne Leclézio rentre en France à l’âge de 24 ans. Après un temps d’activité bénévole dans des œuvres sociales, elle suit une formation d’infirmière. Recrutée à la Compagnie des chemins de fer du Nord, elle exerce comme infirmière et assistante sociale au Centre d’Hygiène Sociale de la rue Marcadet à Paris. Engagée dans la Résistance avec sa compagne Yvonne Ziegler, elle est arrêtée et déportée en août 1944. A son retour elle reprend ses activités au Centre de la rue Marcadet jusqu’à sa retraite en 1958.
Une enfance privilégiée à l’île Maurice
Suzanne Leclézio, est née le 13 septembre 1898 à l’île Maurice dans l’océan Indien. Elle suit des études secondaires. C’est une jeune fille de grande taille, aux yeux gris, de religion catholique. Le père de Suzanne, Henry Leclézio, est clerc d’avoué. Sa mère, sans profession, élève ses neuf enfants avec l’aide des domestiques ; Suzanne est la septième de la fratrie. La famille possède des plantations sucrières. C’est en compagnie de sa mère et de sa sœur que Suzanne, alors âgée de 24 ans, prend le chemin de la France. A Paris, elle s’occupe bénévolement d’œuvres sociales. Mais son rêve est de faire des études de médecine. Son père s’y oppose. En 1940, à l’arrivée des Allemands, la mère de Suzanne, sa sœur et son frère, sujets britanniques, quittent la France pour se rendre à Tunis. Suzanne, ayant la double nationalité, choisit de rester en France avec sa compagne Yvonne.
Le Centre d’hygiène sociale
En 1925, le père de Suzanne décède. À 27 ans, elle se trouve dans l’obligation de travailler pour subvenir à ses besoins et s’inscrit dans une école d’infirmières où elle obtient son diplôme en 1933 avec une spécialisation en puériculture. En 1935, elle est recrutée comme assistante sociale à la Compagnie des chemins de fer du Nord par Marguerite Grange, surintendante des cités du Nord. Elle exerce la double fonction d’infirmière et d’assistante sociale au Centre d’Hygiène Sociale de la rue Marcadet à Paris. Ce dispensaire est situé près des installations ferroviaires de La Chapelle. Il accueille les familles et les enfants des cheminots. Il est géré par l’association de la Maison des enfants de cheminots, sous les auspices de la Compagnie des chemins de fer du Nord, pour lutter principalement contre la tuberculose et la mortalité infantile.
En 1940, au moment de l’Exode, Suzanne accueille au centre de jour comme de nuit, de nombreuses familles de réfugiés, prodiguant à chacun secours et réconfort. Elle est citée à l’ordre de la SNCF le 4 septembre 1942 pour avoir soigné les évacués et procuré du lait aux enfants du quartier. Dès les premiers jours de l’Occupation, elle fait face aux difficultés de ravitaillement et obtient le lait nécessaire aux jeunes enfants. Elle est une des figures du quartier, connue au-delà des familles cheminotes, comme le confirme Nelly Scharapan, enfant du quartier, dont la famille juive est aidée par Suzanne Leclézio. Lors du bombardement des installations ferroviaires de La Chapelle dans la nuit du 21 au 22 avril 1944 qui fera 500 morts et plus de 2 000 blessés, Suzanne a également « su faire preuve de remarquables qualités de courage » en apportant des soins aux blessés.
La résistante
Dès le 1er octobre 1943, tout en continuant ses activités au dispensaire, elle s’engage dans les Forces Françaises Combattantes. Elle intègre donc le réseau Cohors-Asturie créé par le Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) de Londres. Yvonne Ziegler, sa compagne depuis quelques années, intègre également ce réseau. Elles ont entreposé à leur domicile des documents de la Résistance. Le 27 juillet 1944, Arthur, radio arrêté par la Gestapo, communique sous la torture l’adresse de Suzanne et de son amie. La Gestapo s’y rend immédiatement et les arrête. Elles subissent plusieurs interrogatoires au cours desquels Suzanne Leclézio a le nez cassé et est soumise douze fois à l’épreuve de la baignoire. Yvonne Ziegler est pendue par les poignets et plongée dans la baignoire plus de dix fois. Ces « policiers » agents de la Gestapo étaient des Français.
La déportation
Suzanne et Yvonne sont incarcérées à la prison de Fresnes puis le 15 août elles sont conduites à la gare de Pantin. Suzanne et ses compagnes sont poussées dans les six wagons qui leur sont réservés, chaque wagon comprenant environ 70 d’entre elles. Au total 1 654 hommes et 546 femmes sont entassés dans ces wagons où la chaleur est étouffante et l’odeur vite insupportable. Les 70 femmes peuvent se tenir debout mais ne peuvent s’asseoir sur le plancher qu’à condition de replier les jambes, les genoux à la hauteur du menton, position qui devient vite paralysante. Suzanne, comme beaucoup d’entre elles, est assoiffée et affaiblie en raison des tortures infligées. Le voyage va durer cinq jours et cinq nuits quasiment sans boire.
Après une courte période à Ravensbrück, Suzanne est transférée au Kommando de Torgau près de Leipzig. Suzanne et Yvonne figurent sur la liste des « 500 » Françaises présentes à Torgau en septembre 1944. Cette liste a été copiée clandestinement par les détenues et passée à des prisonniers de guerre français. Ces derniers l’ont transmise à la Croix-Rouge. Elles sont ensuite transférées dans un Kommando en Thuringe.
En février 1945, face à l’avancée des troupes russes, elles partent à pied dans la nuit du 13 au 14. Ce sont les « marches de la mort » où les déportées sont conduites vers le sud de l’Allemagne dans un désordre indescriptible. Après dix jours de marche forcée, Suzanne, Yvonne parviennent à s’évader et sont confiées à la Croix-Rouge. Rapatriées, Suzanne et Yvonne reviennent ensemble à Paris. Les sources indiquent qu’elles sont restées ensemble tout au long de leur déportation. Leur amour, forgée bien avant-guerre, l’entraide et la sollicitude mutuelle leur ont permis de survivre. Plusieurs témoignages les décrivent comme inséparables. Elles sont surnommées Zig et Puce.
Retour au dispensaire
En mai 1945, Suzanne reprend progressivement son activité au dispensaire. En août 1946, elle est promue au grade d’assistante sociale principale et prend la fonction de directrice du Centre d’Hygiène Sociale. L’activité du dispensaire est vite exponentielle en raison de l’état de santé défaillant des enfants après cinq ans de pénurie. Le rapport de 1945 cite plus de 18 825 soins effectués et 5 785 nourrissons soignés. S’ajoutent les consultations prénatales, les soins dentaires et les clichés radiologiques qui témoignent de la lutte contre la tuberculose infantile. Pour l’année 1949, 1 062 enfants de la région Nord de la SNCF sont envoyés en maisons de cure. Les chiffres de fréquentation du dispensaire continuent de croître. En 1956, ils se stabilisent. Suzanne s’investit également auprès de la maison d’enfants SNCF de Crouy-sur-Ourcq qu’elle visite régulièrement pour voir les enfants placés.
À la suite du protocole de juillet 1949 entre la direction de la SNCF et les syndicats, Suzanne est admise au statut de cheminot. En avril 1958, Suzanne est admise à la retraite. Le 2 juin 1954, elle est citée à l’ordre de la SNCF et reçoit la Croix de guerre 1939-1945. Suzanne et Yvonne adhèrent le 18 novembre 1963 à l’Association des Anciennes Déportées, Internées de la Résistance (ADIR). Retirée en 1967 avec Yvonne Ziegler dans une petite commune du Calvados, Suzanne apprend en janvier 1975 qu’elle accède au grade de Chevalier de la Légion d’honneur. Dans l’exposé de ses services, on peut lire : « Grande résistante, Mademoiselle Leclézio a déployé une intense activité pour la libération du territoire. Sa valeureuse attitude lui a valu d’être arrêtée par la Gestapo…, incarcérée à Fresnes puis déportée le 15 août 1944 à Ravensbrück jusqu’en mai 1945 ».
Le Calvados
Suzanne et Yvonne habitent une maison perdue dans la campagne environnante. Le petit-neveu de Suzanne, Jean-François, décrit sa Tante comme « bourrée d’humanité et de compassion, de curiosité, avec une générosité, une attention aux autres » mais, souligne-t-il, « elle avait aussi du caractère, était rigoureuse et capable d’autorité ». Après ses 80 ans, Suzanne prend l’initiative d’emménager dans une maison de retraite. Elle meurt âgée de 89 ans, le 1er mai 1987. Sa compagne Yvonne meurt quelques mois après. Leur vie commune a duré plus de cinquante ans. Suzanne et Yvonne ont vécu ouvertement leur histoire d’amour. Réunies par une affection indestructible, ainsi que par le combat commun pour la liberté, le calvaire de la déportation et l’aide aux plus démunis, elles ont été des femmes libres.
Laurent THEVENET Février 2025
Sources :
Archives du groupe SNCF, Béziers, dossier de carrière, cote EXT1987 Leclézio.
Archives du groupe SNCF, cotes 0279LM009001, 0118LM108001, 777LM58 à 62 et 777LM67.
Laurent Thévenet, Les assistantes sociales du chemin de fer, émergence et construction d ‘une identité professionnelle (1919-1949), sous la direction d’André Gueslin, Université Paris VII, 1997
Archives nationales, témoignage de Gabrielle Vienne, cote 72AJ/35 et 72AJ89, Pierrefitte.
Archines nationales, réseau Cohors-Asturies II, cote 72AJ/44 dossier n°2, 6 et 10, Pierrefitte.
Service historique de la défense (SHD), BAVCC Caen, cotes AC21P588920 (S. Leclézio) et AC21P694254 (Y Ziegler) et SHD Vincennes, cotes GR16P349945 (S. Leclézio) et GR16P607320 (Y. Ziegler).
Archives Arolsen (Allemagne), références : 010105040 n° 89305 (S. Leclézio)
Marie-Jo Bonnet, , Plus forte que la mort, Rennes, Editions Ouest-France, 2015.
La Contemporaine (ex-BDIC) Nanterre, Fonds de l’ADIR.LECLÈZIO Suzanne (1898-1987)
Née à l’île Maurice, Suzanne Leclézio rentre en France à l’âge de 24 ans. Après un temps d’activité bénévole dans des œuvres sociales, elle suit une formation d’infirmière. Recrutée à la Compagnie des chemins de fer du Nord, elle exerce comme infirmière et assistante sociale au Centre d’Hygiène Sociale de la rue Marcadet à Paris. Engagée dans la Résistance avec sa compagne Yvonne Ziegler, elle est arrêtée et déportée en août 1944. A son retour elle reprend ses activités au Centre de la rue Marcadet jusqu’à sa retraite en 1958.
Une enfance privilégiée à l’île Maurice
Suzanne Leclézio, est née le 13 septembre 1898 à l’île Maurice dans l’océan Indien. Elle suit des études secondaires. C’est une jeune fille de grande taille, aux yeux gris, de religion catholique. Le père de Suzanne, Henry Leclézio, est clerc d’avoué. Sa mère, sans profession, élève ses neuf enfants avec l’aide des domestiques ; Suzanne est la septième de la fratrie. La famille possède des plantations sucrières. C’est en compagnie de sa mère et de sa sœur que Suzanne, alors âgée de 24 ans, prend le chemin de la France. A Paris, elle s’occupe bénévolement d’œuvres sociales. Mais son rêve est de faire des études de médecine. Son père s’y oppose. En 1940, à l’arrivée des Allemands, la mère de Suzanne, sa sœur et son frère, sujets britanniques, quittent la France pour se rendre à Tunis. Suzanne, ayant la double nationalité, choisit de rester en France avec sa compagne Yvonne.
Le Centre d’hygiène sociale
En 1925, le père de Suzanne décède. À 27 ans, elle se trouve dans l’obligation de travailler pour subvenir à ses besoins et s’inscrit dans une école d’infirmières où elle obtient son diplôme en 1933 avec une spécialisation en puériculture. En 1935, elle est recrutée comme assistante sociale à la Compagnie des chemins de fer du Nord par Marguerite Grange, surintendante des cités du Nord. Elle exerce la double fonction d’infirmière et d’assistante sociale au Centre d’Hygiène Sociale de la rue Marcadet à Paris. Ce dispensaire est situé près des installations ferroviaires de La Chapelle. Il accueille les familles et les enfants des cheminots. Il est géré par l’association de la Maison des enfants de cheminots, sous les auspices de la Compagnie des chemins de fer du Nord, pour lutter principalement contre la tuberculose et la mortalité infantile.
En 1940, au moment de l’Exode, Suzanne accueille au centre de jour comme de nuit, de nombreuses familles de réfugiés, prodiguant à chacun secours et réconfort. Elle est citée à l’ordre de la SNCF le 4 septembre 1942 pour avoir soigné les évacués et procuré du lait aux enfants du quartier. Dès les premiers jours de l’Occupation, elle fait face aux difficultés de ravitaillement et obtient le lait nécessaire aux jeunes enfants. Elle est une des figures du quartier, connue au-delà des familles cheminotes, comme le confirme Nelly Scharapan, enfant du quartier, dont la famille juive est aidée par Suzanne Leclézio. Lors du bombardement des installations ferroviaires de La Chapelle dans la nuit du 21 au 22 avril 1944 qui fera 500 morts et plus de 2 000 blessés, Suzanne a également « su faire preuve de remarquables qualités de courage » en apportant des soins aux blessés.
La résistante
Dès le 1er octobre 1943, tout en continuant ses activités au dispensaire, elle s’engage dans les Forces Françaises Combattantes. Elle intègre donc le réseau Cohors-Asturie créé par le Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) de Londres. Yvonne Ziegler, sa compagne depuis quelques années, intègre également ce réseau. Elles ont entreposé à leur domicile des documents de la Résistance. Le 27 juillet 1944, Arthur, radio arrêté par la Gestapo, communique sous la torture l’adresse de Suzanne et de son amie. La Gestapo s’y rend immédiatement et les arrête. Elles subissent plusieurs interrogatoires au cours desquels Suzanne Leclézio a le nez cassé et est soumise douze fois à l’épreuve de la baignoire. Yvonne Ziegler est pendue par les poignets et plongée dans la baignoire plus de dix fois. Ces « policiers » agents de la Gestapo étaient des Français.
La déportation
Suzanne et Yvonne sont incarcérées à la prison de Fresnes puis le 15 août elles sont conduites à la gare de Pantin. Suzanne et ses compagnes sont poussées dans les six wagons qui leur sont réservés, chaque wagon comprenant environ 70 d’entre elles. Au total 1 654 hommes et 546 femmes sont entassés dans ces wagons où la chaleur est étouffante et l’odeur vite insupportable. Les 70 femmes peuvent se tenir debout mais ne peuvent s’asseoir sur le plancher qu’à condition de replier les jambes, les genoux à la hauteur du menton, position qui devient vite paralysante. Suzanne, comme beaucoup d’entre elles, est assoiffée et affaiblie en raison des tortures infligées. Le voyage va durer cinq jours et cinq nuits quasiment sans boire.
Après une courte période à Ravensbrück, Suzanne est transférée au Kommando de Torgau près de Leipzig. Suzanne et Yvonne figurent sur la liste des « 500 » Françaises présentes à Torgau en septembre 1944. Cette liste a été copiée clandestinement par les détenues et passée à des prisonniers de guerre français. Ces derniers l’ont transmise à la Croix-Rouge. Elles sont ensuite transférées dans un Kommando en Thuringe.
En février 1945, face à l’avancée des troupes russes, elles partent à pied dans la nuit du 13 au 14. Ce sont les « marches de la mort » où les déportées sont conduites vers le sud de l’Allemagne dans un désordre indescriptible. Après dix jours de marche forcée, Suzanne, Yvonne parviennent à s’évader et sont confiées à la Croix-Rouge. Rapatriées, Suzanne et Yvonne reviennent ensemble à Paris. Les sources indiquent qu’elles sont restées ensemble tout au long de leur déportation. Leur amour, forgée bien avant-guerre, l’entraide et la sollicitude mutuelle leur ont permis de survivre. Plusieurs témoignages les décrivent comme inséparables. Elles sont surnommées Zig et Puce.
Retour au dispensaire
En mai 1945, Suzanne reprend progressivement son activité au dispensaire. En août 1946, elle est promue au grade d’assistante sociale principale et prend la fonction de directrice du Centre d’Hygiène Sociale. L’activité du dispensaire est vite exponentielle en raison de l’état de santé défaillant des enfants après cinq ans de pénurie. Le rapport de 1945 cite plus de 18 825 soins effectués et 5 785 nourrissons soignés. S’ajoutent les consultations prénatales, les soins dentaires et les clichés radiologiques qui témoignent de la lutte contre la tuberculose infantile. Pour l’année 1949, 1 062 enfants de la région Nord de la SNCF sont envoyés en maisons de cure. Les chiffres de fréquentation du dispensaire continuent de croître. En 1956, ils se stabilisent. Suzanne s’investit également auprès de la maison d’enfants SNCF de Crouy-sur-Ourcq qu’elle visite régulièrement pour voir les enfants placés.
À la suite du protocole de juillet 1949 entre la direction de la SNCF et les syndicats, Suzanne est admise au statut de cheminot. En avril 1958, Suzanne est admise à la retraite. Le 2 juin 1954, elle est citée à l’ordre de la SNCF et reçoit la Croix de guerre 1939-1945. Suzanne et Yvonne adhèrent le 18 novembre 1963 à l’Association des Anciennes Déportées, Internées de la Résistance (ADIR). Retirée en 1967 avec Yvonne Ziegler dans une petite commune du Calvados, Suzanne apprend en janvier 1975 qu’elle accède au grade de Chevalier de la Légion d’honneur. Dans l’exposé de ses services, on peut lire : « Grande résistante, Mademoiselle Leclézio a déployé une intense activité pour la libération du territoire. Sa valeureuse attitude lui a valu d’être arrêtée par la Gestapo…, incarcérée à Fresnes puis déportée le 15 août 1944 à Ravensbrück jusqu’en mai 1945 ».
Le Calvados
Suzanne et Yvonne habitent une maison perdue dans la campagne environnante. Le petit-neveu de Suzanne, Jean-François, décrit sa Tante comme « bourrée d’humanité et de compassion, de curiosité, avec une générosité, une attention aux autres » mais, souligne-t-il, « elle avait aussi du caractère, était rigoureuse et capable d’autorité ». Après ses 80 ans, Suzanne prend l’initiative d’emménager dans une maison de retraite. Elle meurt âgée de 89 ans, le 1er mai 1987. Sa compagne Yvonne meurt quelques mois après. Leur vie commune a duré plus de cinquante ans. Suzanne et Yvonne ont vécu ouvertement leur histoire d’amour. Réunies par une affection indestructible, ainsi que par le combat commun pour la liberté, le calvaire de la déportation et l’aide aux plus démunis, elles ont été des femmes libres.
Laurent THEVENET Février 2025
Sources :
Archives du groupe SNCF, Béziers, dossier de carrière, cote EXT1987 Leclézio.
Archives du groupe SNCF, cotes 0279LM009001, 0118LM108001, 777LM58 à 62 et 777LM67.
Laurent Thévenet, Les assistantes sociales du chemin de fer, émergence et construction d ‘une identité professionnelle (1919-1949), sous la direction d’André Gueslin, Université Paris VII, 1997
Archives nationales, témoignage de Gabrielle Vienne, cote 72AJ/35 et 72AJ89, Pierrefitte.
Archines nationales, réseau Cohors-Asturies II, cote 72AJ/44 dossier n°2, 6 et 10, Pierrefitte.
Service historique de la défense (SHD), BAVCC Caen, cotes AC21P588920 (S. Leclézio) et AC21P694254 (Y Ziegler) et SHD Vincennes, cotes GR16P349945 (S. Leclézio) et GR16P607320 (Y. Ziegler).
Archives Arolsen (Allemagne), références : 010105040 n° 89305 (S. Leclézio)
Marie-Jo Bonnet, , Plus forte que la mort, Rennes, Editions Ouest-France, 2015.
La Contemporaine (ex-BDIC) Nanterre, Fonds de l’ADIR.LECLÈZIO Suzanne (1898-1987)
Née à l’île Maurice, Suzanne Leclézio rentre en France à l’âge de 24 ans. Après un temps d’activité bénévole dans des œuvres sociales, elle suit une formation d’infirmière. Recrutée à la Compagnie des chemins de fer du Nord, elle exerce comme infirmière et assistante sociale au Centre d’Hygiène Sociale de la rue Marcadet à Paris. Engagée dans la Résistance avec sa compagne Yvonne Ziegler, elle est arrêtée et déportée en août 1944. A son retour elle reprend ses activités au Centre de la rue Marcadet jusqu’à sa retraite en 1958.
Une enfance privilégiée à l’île Maurice
Suzanne Leclézio, est née le 13 septembre 1898 à l’île Maurice dans l’océan Indien. Elle suit des études secondaires. C’est une jeune fille de grande taille, aux yeux gris, de religion catholique. Le père de Suzanne, Henry Leclézio, est clerc d’avoué. Sa mère, sans profession, élève ses neuf enfants avec l’aide des domestiques ; Suzanne est la septième de la fratrie. La famille possède des plantations sucrières. C’est en compagnie de sa mère et de sa sœur que Suzanne, alors âgée de 24 ans, prend le chemin de la France. A Paris, elle s’occupe bénévolement d’œuvres sociales. Mais son rêve est de faire des études de médecine. Son père s’y oppose. En 1940, à l’arrivée des Allemands, la mère de Suzanne, sa sœur et son frère, sujets britanniques, quittent la France pour se rendre à Tunis. Suzanne, ayant la double nationalité, choisit de rester en France avec sa compagne Yvonne.
Le Centre d’hygiène sociale
En 1925, le père de Suzanne décède. À 27 ans, elle se trouve dans l’obligation de travailler pour subvenir à ses besoins et s’inscrit dans une école d’infirmières où elle obtient son diplôme en 1933 avec une spécialisation en puériculture. En 1935, elle est recrutée comme assistante sociale à la Compagnie des chemins de fer du Nord par Marguerite Grange, surintendante des cités du Nord. Elle exerce la double fonction d’infirmière et d’assistante sociale au Centre d’Hygiène Sociale de la rue Marcadet à Paris. Ce dispensaire est situé près des installations ferroviaires de La Chapelle. Il accueille les familles et les enfants des cheminots. Il est géré par l’association de la Maison des enfants de cheminots, sous les auspices de la Compagnie des chemins de fer du Nord, pour lutter principalement contre la tuberculose et la mortalité infantile.
En 1940, au moment de l’Exode, Suzanne accueille au centre de jour comme de nuit, de nombreuses familles de réfugiés, prodiguant à chacun secours et réconfort. Elle est citée à l’ordre de la SNCF le 4 septembre 1942 pour avoir soigné les évacués et procuré du lait aux enfants du quartier. Dès les premiers jours de l’Occupation, elle fait face aux difficultés de ravitaillement et obtient le lait nécessaire aux jeunes enfants. Elle est une des figures du quartier, connue au-delà des familles cheminotes, comme le confirme Nelly Scharapan, enfant du quartier, dont la famille juive est aidée par Suzanne Leclézio. Lors du bombardement des installations ferroviaires de La Chapelle dans la nuit du 21 au 22 avril 1944 qui fera 500 morts et plus de 2 000 blessés, Suzanne a également « su faire preuve de remarquables qualités de courage » en apportant des soins aux blessés.
La résistante
Dès le 1er octobre 1943, tout en continuant ses activités au dispensaire, elle s’engage dans les Forces Françaises Combattantes. Elle intègre donc le réseau Cohors-Asturie créé par le Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) de Londres. Yvonne Ziegler, sa compagne depuis quelques années, intègre également ce réseau. Elles ont entreposé à leur domicile des documents de la Résistance. Le 27 juillet 1944, Arthur, radio arrêté par la Gestapo, communique sous la torture l’adresse de Suzanne et de son amie. La Gestapo s’y rend immédiatement et les arrête. Elles subissent plusieurs interrogatoires au cours desquels Suzanne Leclézio a le nez cassé et est soumise douze fois à l’épreuve de la baignoire. Yvonne Ziegler est pendue par les poignets et plongée dans la baignoire plus de dix fois. Ces « policiers » agents de la Gestapo étaient des Français.
La déportation
Suzanne et Yvonne sont incarcérées à la prison de Fresnes puis le 15 août elles sont conduites à la gare de Pantin. Suzanne et ses compagnes sont poussées dans les six wagons qui leur sont réservés, chaque wagon comprenant environ 70 d’entre elles. Au total 1 654 hommes et 546 femmes sont entassés dans ces wagons où la chaleur est étouffante et l’odeur vite insupportable. Les 70 femmes peuvent se tenir debout mais ne peuvent s’asseoir sur le plancher qu’à condition de replier les jambes, les genoux à la hauteur du menton, position qui devient vite paralysante. Suzanne, comme beaucoup d’entre elles, est assoiffée et affaiblie en raison des tortures infligées. Le voyage va durer cinq jours et cinq nuits quasiment sans boire.
Après une courte période à Ravensbrück, Suzanne est transférée au Kommando de Torgau près de Leipzig. Suzanne et Yvonne figurent sur la liste des « 500 » Françaises présentes à Torgau en septembre 1944. Cette liste a été copiée clandestinement par les détenues et passée à des prisonniers de guerre français. Ces derniers l’ont transmise à la Croix-Rouge. Elles sont ensuite transférées dans un Kommando en Thuringe.
En février 1945, face à l’avancée des troupes russes, elles partent à pied dans la nuit du 13 au 14. Ce sont les « marches de la mort » où les déportées sont conduites vers le sud de l’Allemagne dans un désordre indescriptible. Après dix jours de marche forcée, Suzanne, Yvonne parviennent à s’évader et sont confiées à la Croix-Rouge. Rapatriées, Suzanne et Yvonne reviennent ensemble à Paris. Les sources indiquent qu’elles sont restées ensemble tout au long de leur déportation. Leur amour, forgée bien avant-guerre, l’entraide et la sollicitude mutuelle leur ont permis de survivre. Plusieurs témoignages les décrivent comme inséparables. Elles sont surnommées Zig et Puce.
Retour au dispensaire
En mai 1945, Suzanne reprend progressivement son activité au dispensaire. En août 1946, elle est promue au grade d’assistante sociale principale et prend la fonction de directrice du Centre d’Hygiène Sociale. L’activité du dispensaire est vite exponentielle en raison de l’état de santé défaillant des enfants après cinq ans de pénurie. Le rapport de 1945 cite plus de 18 825 soins effectués et 5 785 nourrissons soignés. S’ajoutent les consultations prénatales, les soins dentaires et les clichés radiologiques qui témoignent de la lutte contre la tuberculose infantile. Pour l’année 1949, 1 062 enfants de la région Nord de la SNCF sont envoyés en maisons de cure. Les chiffres de fréquentation du dispensaire continuent de croître. En 1956, ils se stabilisent. Suzanne s’investit également auprès de la maison d’enfants SNCF de Crouy-sur-Ourcq qu’elle visite régulièrement pour voir les enfants placés.
À la suite du protocole de juillet 1949 entre la direction de la SNCF et les syndicats, Suzanne est admise au statut de cheminot. En avril 1958, Suzanne est admise à la retraite. Le 2 juin 1954, elle est citée à l’ordre de la SNCF et reçoit la Croix de guerre 1939-1945. Suzanne et Yvonne adhèrent le 18 novembre 1963 à l’Association des Anciennes Déportées, Internées de la Résistance (ADIR). Retirée en 1967 avec Yvonne Ziegler dans une petite commune du Calvados, Suzanne apprend en janvier 1975 qu’elle accède au grade de Chevalier de la Légion d’honneur. Dans l’exposé de ses services, on peut lire : « Grande résistante, Mademoiselle Leclézio a déployé une intense activité pour la libération du territoire. Sa valeureuse attitude lui a valu d’être arrêtée par la Gestapo…, incarcérée à Fresnes puis déportée le 15 août 1944 à Ravensbrück jusqu’en mai 1945 ».
Le Calvados
Suzanne et Yvonne habitent une maison perdue dans la campagne environnante. Le petit-neveu de Suzanne, Jean-François, décrit sa Tante comme « bourrée d’humanité et de compassion, de curiosité, avec une générosité, une attention aux autres » mais, souligne-t-il, « elle avait aussi du caractère, était rigoureuse et capable d’autorité ». Après ses 80 ans, Suzanne prend l’initiative d’emménager dans une maison de retraite. Elle meurt âgée de 89 ans, le 1er mai 1987. Sa compagne Yvonne meurt quelques mois après. Leur vie commune a duré plus de cinquante ans. Suzanne et Yvonne ont vécu ouvertement leur histoire d’amour. Réunies par une affection indestructible, ainsi que par le combat commun pour la liberté, le calvaire de la déportation et l’aide aux plus démunis, elles ont été des femmes libres.
Laurent THEVENET Février 2025
Sources :
Archives du groupe SNCF, Béziers, dossier de carrière, cote EXT1987 Leclézio.
Archives du groupe SNCF, cotes 0279LM009001, 0118LM108001, 777LM58 à 62 et 777LM67.
Laurent Thévenet, Les assistantes sociales du chemin de fer, émergence et construction d ‘une identité professionnelle (1919-1949), sous la direction d’André Gueslin, Université Paris VII, 1997
Archives nationales, témoignage de Gabrielle Vienne, cote 72AJ/35 et 72AJ89, Pierrefitte.
Archines nationales, réseau Cohors-Asturies II, cote 72AJ/44 dossier n°2, 6 et 10, Pierrefitte.
Service historique de la défense (SHD), BAVCC Caen, cotes AC21P588920 (S. Leclézio) et AC21P694254 (Y Ziegler) et SHD Vincennes, cotes GR16P349945 (S. Leclézio) et GR16P607320 (Y. Ziegler).
Archives Arolsen (Allemagne), références : 010105040 n° 89305 (S. Leclézio)
Marie-Jo Bonnet, , Plus forte que la mort, Rennes, Editions Ouest-France, 2015.
La Contemporaine (ex-BDIC) Nanterre, Fonds de l’ADIR.